La chasse

Thomas Vinterberg

Avec Mads Mikkelsen (Lucas), Thomas Bo Larsen (Théo), Annika Wedderkopp (Klara), Lasse Fogelstrom (Marcus), Alexandra Rapaport (Nadja)

Couleurs - 2012 - DVD

L'intrigue

Lucas est en plein divorce, le lycée où il travaillait a fermé. En attendant, il assiste la maîtresse d’école de son village natale. Il est accusé d’attouchements sexuels par la petite fille de son meilleur ami. L’institutrice prend pour argent comptant les dires de l’enfant. La vie de Lucas bascule.

  • Mads Mikkelsen (Lucas)

  • Annika Wedderkopp (Klara)

  • Mads Mikkelsen (Lucas)

  • Mads Mikkelsen (Lucas)

  • Lasse Fogelstrom (Marcus)

  • Susse Wold (Grethe) et Annika Wedderkropp (Klara)

  • Thomas Bo Larsen (Théo)

  • Susse Wold (Greth)

  • La chasse Affiche

  • Thomas Vinterberg et Mads Mikkelsen

Les hommes entre eux

Avec « La chasse », Thomas Vinterberg, le réalisateur de « Festen » (1998), décrit la manière dont se met en place le mécanisme du bouc émissaire. Vinterberg raconte la genèse de son film. « Un soir d’hiver en 1999, quelqu’un frappe à ma porte. Un psychologue pour enfants réputé se tenait sous la neige avec des documents délirants sur les enfants et leur imagination. Il parlait de concept tels que « faux souvenirs induits » et encore plus dérangeant, de sa théorie selon laquelle « la pensée est un virus ». Je ne l’ai pas laissé entrer. Je n’ai pas lu ses prospectus et je suis allé me coucher. Dix ans plus tard, (en plein divorce), j’ai eu besoin de voir un psychologue. J’ai appelé cet homme et pour être poli, j’ai lu les documents qu’il m’avait laissé. Et ce fut un choc, littéralement. J’ai tout de suite senti que j’avais une histoire à raconter. Une version moderne d’une chasse aux sorcières ».1

Lucas, le héros involontaire de ce drame est un homme sans histoire qui vit dans un village sans histoire. Pourquoi est-ce Lucas et pas un autre qui se trouve happé et broyé par cette spirale de haine ? Pour quelle raison aucun des acteurs de ce fait divers n’a la possibilité de prendre pied dans ce qui arrive pour interrompre le mécanisme ? Le réalisateur ne fait-il pas preuve de facilité et de complaisance en laissant le processus se dérouler jusqu’à son terme ? A quoi sert cette violence ? Quelle en est là cause et le but ? Et finalement qu’est-ce qui est en jeu dans ce processus de violence partagée ?
On cherche en vain une raison ou une explication qui permette de mettre des mots et d’expliquer la machination qui se met en place. Vinterberg nous donne quelques éléments pour appréhender et tenter de mettre des mots sur ce qui déferle à l’écran. Dans chacune de ces situations présentées au début du film l’agressivité qui pointe est détournée, déviée, refoulée et trouve un exutoire et une expression avec les mots, le jeu, le rire ou l’étreinte. Qu’est-ce qui fait que cette violence s’exprime soudainement fard et sans être habillée, détournée ou travestie. Pourquoi émerge-t-elle brutalement et sans retenue ?
Vinterbeg révèle l’innommable prêt à surgir au cœur de chacun de nous, celui que notre vernis de civilisation habille et dissimule, celui de la vengeance partagée, un monde où la violence gangrène nos rapports aux autres et supplante le pacte social.
Vinterberg décrit un monde dominé exclusivement par les hommes, que ce soit pour la chasse ou pour se donner des coups les femmes sont littéralement hors jeu. Bien sûr, Winterberg décrit des rapports amoureux entre les deux sexes, mais ces rapports n’ont pas le poids ni l’importance de ceux des hommes entre eux. On ne peut que rester perplexe quand il annonce dans le dossier de presse que Lucas incarne « l’homme moderne scandinave ». Le film de Vinterberg serait aussi violent si les femmes y étaient présentent d’une autre manière ?

Documents

En 1972, René Girard publie « la violence et le sacré » et redonne un coup de jeune à l’anthropologie religieuse menacée par l’anthropologie structurale et l’entreprise de Lévis Strauss. Alors que l’anthropologie structurale pose le mythe et la différence comme premier dans toute entreprise humaine, René Girard voit dans l’indifférenciation et la violence l’origine de toute société. A travers l’étude du sacrifice et de son rôle dans les sociétés dites primitives, Il s’intéresse à ce « réel » qui est en deçà du symbolique, à cette « soupe primordiale » ou le désir mimétique suscite l’indifférenciation (« je suis comme l’autre »), ce qui entraine la compétition, donc la guerre, puis la vengeance. La violence se répand alors comme la peste, échappe au contrôle de l’homme et anéantit tout sur son passage. Seul la religion est à même de la canaliser avec le sacrifice, exutoire de toute violence et ciment social. Pour René Girard l’ordre social est donc d’abord religieux et paradoxalement, la violence est l’élément indispensable à la formation de toute société.

Extraits de « La violence et le sacré » de René Girard,
A propos du sacrifice :
« C’est la communauté entière que le sacrifice protège de sa propre violence, c’est la communauté entière qu’il détourne vers des victimes qui lui sont extérieures. Le sacrifice polarise sur la victime des germes de dissension partout répandus et il les dissipe en leur proposant un assouvissement partiel. (…) Pour confirmer la vanité du religieux, ont fait toujours états des rites les plus excentriques. Les sacrifices pour demander la pluie et le beau temps, par exemple. Cela existe assurément. Il n’y a pas d’objet ou d’entreprise au nom duquel on ne puisse offrir des sacrifices, à partir surtout du moment où le caractère social de l’institution commence à s’estomper. Il y a pourtant un dénominateur commun de l’efficacité sacrificielle, d’autant plus visible et prépondérant que l’institution demeure plus vivante. Ce dénominateur c’est la violence intestine; ce sont les dissensions, les rivalités, les jalousies, les querelles entre proches que le sacrifice prétend d’abord éliminer, c’est l’harmonie de la communauté qu’il restaure, c’est l’unité sociale qu’il renforce. Tout le reste découle de cela. Si on aborde le sacrifice par cet aspect essentiel, par cette voie royale de la violence qui s’ouvre devant nous, on s’aperçoit vite qu’il n’est vraiment étranger à aucun aspect de l’existence humaine ». 2.

A propos du système judiciaire :
«  Il y a un cercle vicieux de la vengeance et nous ne soupçonnons pas à quel point il pèse sur les sociétés primitives. Ce cercle n’existe pas pour nous. Quelle est la raison de ce privilège ? A cette question on peut apporter une réponse catégorique sur le plan des institutions. C’est le système judiciaire qui écarte la menace de la vengeance. Il ne supprime pas la vengeance, il la limite effectivement à une représaille unique dont l’exercice est confié à une autorité souveraine et spécialisée dans son domaine. Les décisions de l’autorité judiciaire s’affirment toujours comme le dernier mot de la vengeance ».3

A propos de la justice et du sacré :
« Si notre système nous paraît plus rationnel c’est en vérité, parce qu’il est plus strictement conforme au principe de vengeance. L’insistance sur le châtiment du coupable n’a pas d’autre sens. Au lieu de travailler à empêcher la vengeance, à la modeler, à l’éluder, ou à la détourner sur un but secondaire, comme tous les procédés proprement religieux, le système judiciaire rationalise la vengeance, il réussit à la découper et à la limiter comme il l’entend ; il la manipule sans péril ; il en fait une technique extrêmement efficace de guérison et, secondairement de prévention de la violence. (…) Le système judiciaire et le sacrifice ont en fin de compte la même fonction, mais le système judiciaire est infiniment plus efficace ».4

 

  1. Extrait du dossier de presse du film : disponible sur : http://www.larp.fr/home/wp-content/uploads/2012/10/Dossier-de-presse.pdf
  2. GIRARD René, La violence et le sacré, Paris, Hachette Littératures, Albin Michel, Collection Pluriel, 1990, pages 18 et 19
  3. RENE GIRARD, La violence et le sacré, Paris, Hachette Littératures, Albin Michel, Collection Pluriel, 1990, page 29
  4. RENE GIRARD, La violence et le sacré, Paris, Hachette Littératures, Albin Michel, Collection Pluriel, 1990, pages 38 et 39