Une femme cherche son destin

Irwing Rapper

Avec Bette Davis, (Charlotte Vale), Paul Henried (Jerry Durrence), Claude Rains (Docteur Jaquith), Gladys Cooper (Madame Vale), Ilka Chase (Lisa Vale, le sœur de Charlotte)

Noir et blanc - 1942 - DVD

L'intrigue

Après le décès de son père, Charlotte, la petite dernière d’une riche famille de Boston, vit avec sa mère, une femme possessive qui l’utilise pour agrémenter ses vieux jours. Après une première tentative de rébellion et une expérience amoureuse ratée et humiliante au cours d’une croisière, Charlotte finit par se résigner. Au fil du temps, elle est devenue une veille fille disgracieuse, empêchée, exagérément méfiante et dépressive. Lisa, sa sœur, qui s’inquiète pour elle, lui fait rencontrer le Docteur Jaquith, psychiatre de renom, qui convainc Charlotte de suivre une cure à « La Cascade », la clinique psychiatrique qu’il dirige. Après quelques semaines, Charlotte renaît à la vie, métamorphosée en une femme élégante et séduisante, elle décide, en accord avec le médecin et sa mère, d’entreprendre une croisière en Amérique du Sud. Elle y rencontre Jerry Durrence, un homme mal marié qui tombe fou amoureux d’elle.

  • Paul Henried (Jerry Durrence) et Bette Davis, (Charlotte Vale)

  • Bette Davis, (Charlotte Vale) en croisière

  • Bette Davis, (Charlotte Vale)

  • Bette Davis, (Charlotte Vale)

  • Bette Davis, (Charlotte Vale)

  • Bette Davis, (Charlotte Vale) et Irwing Rapper (le réalisateur)

  • Bette Davis, (Charlotte Vale)

  • Affiche de Une femme cherche son destin

  • Affiche "une femme cherche son destin"

  • Affiche "Now Voyager"

Il faut désobéir à sa mère

Coursodon et Tavernier résument ainsi la carrière de Irving Rapper : Certains de ses films sont moins mauvais que d’autres, quelques-uns sont même presque bons… Mais il est difficile de s’enthousiasmer pour Irving Rapper1. On ne peut que partager l’avis distancié de Coursodon et Tavernier à la vision d’Une femme cherche son destin dont le titre anglais Now voyager est plus subtil que sa traduction française. Ce mélodrame de la Warner tourné en pleine guerre, en 1942, est avant tout destiné à un public constitué de femmes, les hommes étant occupés ailleurs. Le scénario complexe et riche, adapté d’un roman d’Olive Higgins Prouty fait l’éloge de la psychothérapie. La structure du scénario met en évidence le caractère répétitif de brefs motifs et de scènes de la vie de l’héroïne.
Le film est l’illustration d’une conception de la cure analytique conforme aux courants dominants de la psychanalyse américaine des années trente et quarante qui fait de la cure un processus psychique infaillible qui viendrait corriger les effets pathologiques du comportement du patient qui auraient pour cause des évènements précis et localisables de son passé. Le vif du travail analytique consisterait donc à rendre l’inconscient conscient, à dissoudre les troubles et l’empêchement dans l’exploration du passé par la cure par la parole (talking cure), l’essentiel étant d’expliquer au patient la cause de sa souffrance et de lui montrer ce qui dans son destin est répétitif et pathogène. Il suffirait qu’il prenne connaissance du fourvoiement pour que la guérison advienne et qu’il corrige sa destinée et se rendre enfin apte à faire face aux difficultés d’une existence positivement réorientée. Freud s’est rapidement rendu compte que les cures se déroulaient rarement selon ce principe, certains patients font leur miel de la répétition sans que rien ne change, ils mettent en acte et répètent pendant la cure et en séance ce qu’ils étaient précisément censés mettre en mots, d’autres choisissent avec soin un thérapeute ou un psychanalyste afin que rien ne bouge et transforme la cure en un rituel immuable et éternelle. Tous sont gagnés par ce que Lacan appelle la passion de l’ignorance.
Aussi étrange que cela puisse paraître, les patients sont attachés à leurs symptômes, à leur souffrance, à leur délire et c’est l’analyse de cet attachement qu’il importe de mettre au premier plan dans la cure. Aussi, Freud, resté fidèle au principe de la cure par la parole a mis l’accent sur le transfert, c’est à dire sur la relation à l’analyste, ses effets et ses conséquences comme obstacle à la cure, mais aussi comme processus actif au cœur de celle-ci, au détriment de l’explication et de la compréhension. Bien sûr le patient souffre de ne pas savoir, mais de là à imaginer qu’il suffirait d’explications pour résoudre les difficultés auxquelles il est confronté… Cette nouvelle conception de la cure analytique a été l’objet de ce que l’on appelle la deuxième topique, c’est à dire des réaménagements théoriques mis en chantier par Freud dès 1920 pour prendre en compte, entre-autre, ce phénomène.
Dans Une femme cherche son destin, les scénaristes se sont amusés à placer des « trucs psychanalytiques » sous la forme d’allusions sexuelles tout au long du film : Charlotte fabrique de petites boîtes en ivoire sculptées dans sa chambre et le docteur Jaquith les remarque. Il ne cesse de les ouvrir et de les manipuler (allusion sexuelle) jusqu’à ce que Charlotte lui en offre une, preuve de la confiance nouvelle qu’elle porte au médecin, un homme qui s’intéresse enfin à elle. Autre exemple, une fois débarrassée de sa mère, Charlotte décide de faire du feu dans la cheminée du salon tandis que les invités s’inquiètent et lui font remarquer que sa mère l’avait condamnée (allusion sexuelle), ou encore cette scène étrange et peu élégante, qui se répète comme un leitmotiv tout au long du film, durant laquelle Jerry, l’homme qui aime Charlotte, place deux cigarettes entre ses lèvres et les allume avec une allumette avant d’en glisser une entre les doigts de celle qu’il aime. Autant de scènes d’un symbolisme stéréotypé et appuyé qui ne constituent pas le meilleur du film.
Charlotte, qui a été victime de la possessivité et l’égoïsme de sa mère, se reconnaît dans Tina, la fille de son amant, qui est elle-même rejetée et délaissée par sa propre mère. Charlotte décide alors de prendre sa future belle-fille sous sa protection et de l’aimer comme une vraie mère. Aussi, quand Jerry très épris de Charlotte, lui demande avec angoisse ce que va advenir de leur amour qui semble bien peu de chose en regard de l’amour qu’elle porte à sa propre fille, Charlotte lui assène cette réplique restée célèbre, Jerry, ne demandons pas la lune, nous avons déjà les » étoiles.
Le film a emporté un certain succès en son temps, il témoigne de l’époque où une certaine conception simpliste de la psychanalyse était devenue le mode d’explication du psychisme pour la majorité des psychiatres américains. Freud fut étonné et surpris par le succès et la facilité avec laquelle cette psychanalyse gagna l’Amérique, il déplorait le fait que sa théorie restait mal comprise, ignorée dans ses fondements, édulcorée et transformée en technique thérapeutique adaptative sans grand rapport avec ses recherches. Mon succès sera court, les Américains me traitent comme un enfant qui s’amuse avec sa nouvelle poupée, laquelle sera sous peu remplacée par un nouveau jouet confiait-il à Barbara Low2.

  1. Jean-Pierre COURSODON et Bertrand TAVERNIER, 50 ans de cinéma américain, Col. Omnibus, Nathan, 1991, p 795.
  2. Le témoignage de Barbara Mow est cité dans l’ouvrage d’Elisabeth Roudisnesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Paris, Seuil, 2014, p. 201