L’homme au complet gris

Nunnally Johnson

Avec Gregory Peck (Tom Rath), Jennifer Jones (Jennifer Rath)

Couleurs - 1956 - DVD

L'intrigue

Il y a dix ans, Tom a fait la campagne d’Italie puis du Pacifique dans l’armée américaine et le souvenir des combats l’obsède. Redevenu un homme comme les autres, il s’adapte tant bien que mal à la vie de l’après-guerre. Il a repris ses habitudes de banlieusard et monte tous les matins dans le train pour aller travailler à New-York. C’est un mari attentionné, un père aimant et un employé dévoué, mais comment résoudre les problèmes d’argent qui sans cesse l’assaillent ? Que répondre à sa femme qui le harcèle et qui ne le trouve pas assez battant ? Comment faire avec la vacuité de son travail et l’arrivisme de ses collègues ? Quel sens donner à une existence réduite à son horizon domestique et familial ?

  • Gregory Peck (Tom Rath)

  • Jennifer Jones (Jennifer Rath) et Gregory Peck (Tom Rath)

  • Nunnally Johnson

  • L'homme au complet gris Le livre

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Les affres de l’ « american way of life »

Le film de Nunnaly Johnson, en compétition au festival de Cannes en 1956, a rapidement disparu de la mémoire des cinéphiles. Il est l’adaptation d’un roman éponyme de Sloan Wilson qui s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires dans les années cinquante et qui a été heureusement été réédité en France en 2015.
Nunnaly Johnson est un écrivain et scénariste prolixe1. Passé à la mise en scène au milieu des années 50, il est brièvement mentionné dans les dictionnaires et encyclopédie du cinéma. Coursodon et Tavernier dans 50 ans de cinéma américain commentent « la médiocrité des films qu’il réalisera et qui ne sont jamais réellement mis en scène. »2, tandis que Jean Tulard lui reproche « sa tendance au bavardage ».3
L’homme au complet gris est un mélodrame psychologique, genre qu’affectionne particulièrement Johnson, qui dénonce la vacuité de l’ « american way of life » et s’appuie pour étayer sa critique sur les normes psychologiques en vogue dans les années cinquante issues des courants dominants de la psychanalyse américaine (« Self psychology” (Hartman, Kohut), relation d’objet (Kohut), et partisans du “moi autonome” ou ego-psychology (Kriss, Hartman, Lowenstein).) Etrangement le livre de Sloan Wilson, mais aussi le film de Johnson, retrouvent une actualité dans la période de libéralisme, de consumérisme, de repli sur soi que nous traversons. L’homme au complet gris n’est pas un chef d’œuvre, mais c’est un film marqueur d’une époque.4.
Le livre d’Elie Karetsky, Le siècle de Freud, une histoire sociale et culturelle de la psychanalyse5 analyse la période décrite dans L’homme au complet gris. Cinepsy vous en propose une lecture croisée :
Dans la suite du premier conflit mondial (1914/1918) qui a vu les femmes prendre une part active à la vie économique des pays en guerre, l’interrogation sur leur rôle et leur place dans la société est portée par la première vague du mouvement féministe. Une minorité active de femmes militent et s’interrogent sur leur rôle sexué : « Comment être femme, mère et travailler dans un monde d’hommes. » Des femmes psychanalystes, de plus en plus nombreuses discutent, complètent ou contestent l’élaboration freudienne concernant la sexualité féminine. Pour Freud, « il existait une seule voie indifférenciée de développement psychique pour les garçons et les filles, l’entrée des femmes (dans la psychanalyse) porta au premier plan le problème de la différence sexuelle. Tandis que Freud avait parfois tacitement pris pour norme la trajectoire des garçons, l’attention analytique se tourna désormais vers la fille, la sexualité féminine, le lesbianisme. (…) L’analyse de la sexualité féminine se centra sur les obstacles à l’accomplissement de soi, notamment sur la résistance à la féminité, c’est à dire sur la résistance à l’amour sexuel pour les hommes. Mais expliquer ces obstacles se révéla plus difficile et lourd de conséquence qu’on ne l‘avait soupçonné de prime abord. Dans les années trente, l’effort déboucha sur un déplacement majeur du paradigme analytique : du père vers la mère, de la castration vers la séparation, de l’autorité vers la dépendance. Dans le même temps, le cœur de la découverte freudienne – à savoir les expériences communes aux hommes et aux femmes (…) menaçait de se perdre avec l’émergence d’une nouvelle « psychologie féminine ».6
Aux Etats-Unis, la psychanalyse s’impose comme la théorie dominante de compréhension du psychisme. Elle devient la référence obligée de la psychiatrie, mais aussi de la culture américaine des années trente à cinquante (cinéma, littérature, etc.)7. A la différence de l’Europe et contre l’avis de Freud, la psychanalyse devient une affaire de médecins et il est impossible d’exercer la psychanalyse sans diplôme de médecine. Cette médicalisation se solde par une forte réduction du nombre de femmes analystes. « Aux États-Unis (…) le nombre de femmes analystes connut un déclin spectaculaire de 27 % dans les années trente, à 9% dans les années cinquante »8.
Dans la suite du second conflit mondial, on assiste à la naissance de la classe moyenne américaine (ingénieurs, employés, professions libérales, fonctionnaires, etc.) qui profite de l’extraordinaire développement du pays et du consumérisme. Les liens d’appartenance (ethnique), et de classe (luttes ouvrières) ont tendance à se dissoudre dans la consommation de masse. Alors que trente ans plus tôt, la lutte des femmes était envisagée comme un problème social par les féministes, mais aussi par certaines femmes psychanalystes, « l’expérience de la guerre « refamilialisa » la psychanalyse »9. « Le problème n’est plus celui de place la femme dans un monde d’hommes, mais celui de la mère suffisamment bonne de Winnicott, ce qu’il appelle la mère dévouée ordinaire »10, « celle qui procure la frustration optimale pour le développement. (…) cette même contribution enfermait aussi la mère au foyer à plein temps pour en faire l’idéal du futur Etat-providence. Abandonnant les courants « noirs » qui insistaient sur les difficultés biens réelles d’une vraie vie personnelle. (…) les analystes (…) renforcèrent les rôles sexuels classiques. »11 « Paradoxalement, l’analyse devint donc une chasse gardée des hommes au beau milieu d’un bouleversement culturel révolutionnaire des relations de genre et des rapports entre les sexes qu’elle avait elle-même contribué à mettre en branle. Si la psychanalyse prit son essor avec toute l’ardeur et le mystère de la sexualité du XX° siecle, elle déclina quand elle prit le masque de la normalisation. »12
Elie Karestki analyse les effets de la guerre froide et du maccarthysme sur la psychanalyse américaine, ce mouvement réactionnaire et violemment anticommuniste qui saisit l’Amérique dans l’après guerre. Celui qui gagne actuellement la planète; mouvement mondial de consumérisme, libéral, de recul de la politique, de « financiarisation » de l’économie et de repli nationaliste et identitaire peut s’envisager comme une réplique de celui décrit par Karetski. Il s’agit de l’exact opposé de l’esprit de la Mitteleuropa dans lequel ont vécu Freud, Zweig et Walter Benjamin et qui a disparu avec la deuxième guerre mondiale : “ L’absorption de la psychanalyse dans l’État-providence américain va bien au-delà de l’histoire classique du profane de talent qui se laisse corrompre par la machine américaine à nourrir la cupidité. Alors même qu’il existait de longue date une convergence entre les traditions américaines de conversion religieuse (de mind cure) et de débrouillardise (self-help) d’un côté, et les courants utopique de la psychanalyse de l’autre, c’est la guerre froide qui influença de manière décisive le destin de l’analyse américaine. Dans les années 1940 et 1950 toutes les forces conservatrices d’Amérique se mobilisèrent autour de la peur panique d’un ennemi extérieur. Les dissensions furent marginalisées et persécutées ; l’auto glorification triompha. Les analystes acquérant légitimité et influence, ils allaient simultanément faire partie de l’appareil général de conformisme et de répression. Leur tendance préexistente à l’autoritarisme, au scientisme et à la suffisance qui était des faiblesses à l’époque où l’analyse était marginale, prirent du poids et devinrent menaçantes en se laissant absorber dans la culture de la guerre froide. »13.

  1. Nunnaly Johnson est le scénariste de John Ford : Je n’ai pas tué Lincoln (1936) et Les raisins de la colère (1940), de Fritz Lang: La femme au portrait (1945), d’Aldrich: Les douze salopards (1967) et d’une soixantaine de films entre 1933 et 1967. Sur les huit films qu’il a réalisés, trois seulement sont disponibles en dvd
  2. Jean-Pierre COUSODON et Bertrand TAVERNIER, 50 ans de cinéma américain, Edition Omnibus, 1991, Page 220
  3. Jean TULARD, Dictionnaire du cinéma, les réalisateurs, Robert Laffont, coll. Bouquin, 2001, page 474
  4. Parmi les trois films de Nunnaly Johnson disponibles actuellement en dvd : Les gens de la nuit (1954), film violemment anticommuniste réalisé en pleine guerre froide, n’est pas brillant, Les trois visage d’Eve (1957) film sur l’émergence du concept flou de « personnalité multiple », est une illustration du moment où la psychiatrie américaine abandonne la psychiatrie classique, donc européenne, pour adopter les concepts d’une psychologie authentiquement américaine, c’est à dire comportementale : Problème, à l’image de la psychologie comportementaliste le film est terriblement ennuyeux et plat
  5. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel
  6. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, pages 334 et 335
  7. Pour Elisabeth Roudinesco, « le cinéma américain est entièrement habité par la psychanalyse. » séminaire 2016/2017, inédit
  8. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, p 495
  9. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, p 455
  10. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, Page 455
  11. ibid.
  12. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, Page 496
  13. Elie KARETSKY, « Le siècle de Freud », 2004, coll. Biblio essais, livre de poche n° 31504, 2008, Albin Michel, p 485