Voici le temps des assassins

Julien Duvivier

Avec Jean Gabin (André Chatelin), Danielle Delorme (Catherine), Gérard Blain (l’étudiant), Germaine Kerjean (la mère d’André)

Noir et blanc - 1956 - DVD

L'intrigue

André Chatelin restaurateur au grand cœur, droit, bougon et divorcé est le patron d’un célèbre établissement des Halles à Paris. Il recueille Catherine, la fille de son ex-femme décédée, qui débarque de Marseille, esseulée et sans ressource. André Chatelin lui présente un jeune étudiant en médecine qu’il soutient et qu’il considère comme son fils. Mais Catherine qui joue un jeu trouble séduit les deux hommes et les dresse l’un contre l’autre.

  • Jean Gabin (André Chatelin) et Gérard Blain (l'étudiant)

  • Jean Gabin (André Chatelin) et Danielle Delorme (Catherine),

  • Danielle Delorme (Catherine) et Jean Gabin (Chatelin)

  • Jean Gabin (Chatelin)

  • Affiche: Voici le temps des assassins

  • Julien Duvivier

Une époque heureusement révolue

Contrairement à la plupart des cinéastes de sa génération, Duvivier a fait le choix de quitter la France en 1940 pour poursuivre sa carrière aux Etats-Unis. En 1943, il réalise un film de propagande à la gloire des Forces Françaises Libres : « L’imposteur » avec Gabin, son comédien fétiche, qui lui aussi a fui la « France Allemande ». Jean Moncorgé, alias Gabin, s’engage comme combattant dans l’armée gaulliste. En 1945, il débarque sur les côtes Normande et participe comme chef de char à la libération de Royan, puis se bat en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre. Démobilisé, il ne fera jamais référence à son engagement et n’en tirera aucun avantage. La guerre terminée, les deux compères de « La Bandera », de « Pépé le moko » et de « la Belle équipe » se retrouvent en France pour poursuivre leur carrière. Duvivier retrouve sans difficulté sa place de réalisateur de premier plan tandis que la carrière de Gabin peine à trouver un second souffle.

Nous sommes en 1956, « l’intermède » de la guerre et l’évolution des moeurs n’ont apparemment rien changé au cinéma de Duvivier qui conserve son style brillant, mais inutilement sombre et promeut plus que jamais les valeurs traditionnelles de travail, d’ordre et de conformisme d‘une société bloquée. « Voici le temps des assassins » décrit avec un regard nostalgique, voire complaisant, un monde pittoresque aux valeurs qui se veulent immuables alors qu’elles ne sont que dépassées. Un petit théâtre convenu dans lequel gravite une galerie de personnages caricaturaux : Le patron sympathique et bon fils, l’étudiant travailleur et naïf, le client libidineux et la comédienne de cinéma, les serveuses bonasses et la mère aimante et forte. Une galerie à laquelle Duvivier, ajoute deux nouveaux personnages, preuve qu’il n’est pas insensible à l’évolution des mœurs, la mère divorcée et droguée et la jeune femme avide et sans scrupule au visage d’ange. Duvivier et ses scénaristes Maurice Bessy et Charles Dorat prennent ainsi le contre-pied du motif qui a servi de matrice à la littérature française du 19ième de Balzac à Proust en passant par Flaubert, celui de l’impossible place faite aux femmes dans une société dominée par les hommes. Ce qui intéresse Duvivier et Bessy, au-delà du couple improbable formé par Gabin et Delorme, c’est l’effroi des hommes menacés par des femmes qui deviennent libres qui s’affranchissent de leur emprise. Duvivier, comme toujours, force le trait et noircit le tableau. Catherine et sa mère sont montrées comme le mal absolu. Elles ne sont pas des rivales qui revendiquent une place à l’égal des hommes, mais des monstres venus pour supprimer les mâles et anéantir l’ordre social qu’ils représentent. Dans le dossier de presse du film, Duvivier déclare à propos de Catherine, son héroïne: « Je crois que nous sommes entourés de monstres comme ça. On a qu’à lire les journaux, c’est quelque chose d’effrayant. Je crois que nous sommes comme ça depuis vingt ans. Nous sommes au temps des assassins. Nous sommes absolument entourés de monstres ». Catherine subira un sort à la mesure de l’outrage qu’elle fomentait, elle sera victime d’une exécution brutale d’autant plus atroce qu’elle ne doit rien à l’intervention humaine.

« Voici le temps des assassins » est un film pittoresque, excessif, parfois grotesque, qui apparaît rétrospectivement comme le symptôme d’une société en pleine mutation. Il n’est pas la « quintessence du cinéma de Duvivier », mais il n’en est que la caricature. Ceux qui détestent Duvivier, considèrent que c’est son meilleur film1. On est loin de l’âpreté mordante de « Panique » ou de la justesse tragique de « La fin du jour » ou de « La belle équipe ».

Le film décrit le climat anti-jeune, anti-féministe et finalement anti-moderne qui caractérise le cinéma des années cinquante. C’est contre ce cinéma réactionnaire que la nouvelle vague s’est construite2. Impossible de se débarrasser de l’impression de désastre qui se dégage du film. Comment considérer un tel fourvoiement de la part d’un des plus grands cinéastes français des années trente ? Jacques Lourcelles disait déjà, à propos de la « Bandera », un film réalisé en 1935 avec Gabin: « Plus encore que l’idéologie ou que la mythologie d’une époque, Duvivier exprime (…) ses fantasme noirs et ses démons personnels ».3

(Je signale aux habitants de Seine et Marne que le restaurant de la mère Chatelain qui se situe à Lagny sur les bords de la Marne, a aujourd’hui disparu.)

  1. C’est l’avis de Truffaut
  2. Sur cette thématique lire la critique du « Sang à la tête » de Gilles Grangier et celle de « Panique » du même Duvivier
  3.  Jacques LOURCELLES, Dictionnaire du cinéma, Paris, Ed Robert Laffont collection Bouquin, 1992, p 125