Les vivants

Barbara Albert

Avec Anna Fischer (Sita Weiss), Winfried Glatzeder (Michael, Le grand-père), August Zimer (Lenzi, le Père de Sita), ItayTiran (Jocquin)

Couleurs - 2012 - DVD

L'intrigue

Sita, une jeune Autrichienne qui vit à Berlin, découvre que son grand-père était SS et travaillait à Auschwitz. Le film raconte son éprouvante et douloureuse recherche sur un passé impossible… d’où elle vient.

  • Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Winfried Glatzeder (Michael, Le grand-père) et Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Quelques part en Roumanie

  • Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Anna Fischer (Sita Weiss) et August Zimer (Lenzi, le Père de Sita)

  • Anna Fischer (Sita Weiss)

  • ItayTiran (Jocquin) et Anna Fischer (Sita Weiss)

  • Winfried Glatzeder (Michael, Le grand-père)

  • Barbara Albert, la réalisatrice

  • Affiche: Les vivants

Obscène : « Qui ne doit pas être montré sur scène »

Que comprendre là où rien ne peut se comprendre ?
Le sujet est délicat, même traité avec finesse comme le fait Barbara Albert, il reste problématique. S’asseoir dans une salle de spectacle pour regarder et écouter les confessions, les états d’âme et les dénégations d’un nazi a quelque chose d’obscène et ce, malgré la mise en fiction, malgré le talent et la pudeur de Barbara Albert et son intention de ne rien dissimuler des responsabilités de chacun. Ca ne passe pas. Comment se départir de l’inévitablement mansuétude éprouvée vis à vis de ce vieillard ? De quelle place écouter son témoignage ? Que comprendre ? Et surtout comment faire barrage à l’inévitable et insupportable compassion (en psychanalyse on parle plus justement de « jouissance ») que provoque un tel spectacle ? Barbara Albert raconte sa propre histoire avec une extrême sincérité et c’est sans doute pour cette raison que son film mérite attention.

Les Saxons de Roumanie
Le grand-père de Barbara Albert était un « Saxon » de Roumanie, il fait partie de cette « communauté germanophone allemande » qui après avoir été stigmatisée dans les années trente du fait du nationalisme Roumain, s’est tournée vers l’Allemagne dès le début de la deuxième guerre mondiale. Beaucoup de Saxons « se sont portés volontaires pour rejoindre les SS et sont devenus gardiens dans des camps de concentration. »1

Que faire de ce passé infâmant qui constitue une part de l’identité de l’héroïne ?
La guerre est terminée et trois générations ont passé. Sita, l’héroïne du film, vit à Berlin et découvre à l’occasion d’un voyage à Vienne que son grand-père était SS à Auschwitz. C’est une femme d’aujourd’hui, vive, sympathique et entreprenante. Le film suit le temps de l‘élaboration du personnage et Barbara Albert évite avec habileté les pièges : pas de scènes mélodramatiques, pas de compassion, de la rage parfois et de l’incompréhension et de la perplexité souvent. Sita enquête et veut savoir. Son grand-père refuse de se reconnaître dans l’image que lui montre sa petite fille et s’enferme dans le silence. Pire, acculé, il ne reconnaît pas les faits et les dénie : « C’était un rêve. Ce n’était pas moi. C’est un autre qui a fait ça ». Tandis que le père de Sita refuse de regarder la vérité et fuit dans la musique religieuse et le chant, Sita poursuit sa recherche et finit par mettre des mots sur ce passé qu’elle n’a pas vécu et qui pourtant la constitue. Sita retrouve la tombe familiale en Roumanie et y dépose les photos de sa grand-mère récupérées dans les affaires de son grand-père : Impossible de garder ces souvenirs avec elle, impossible de les détruire, impossible de n’en rien faire. Quelque chose se dépose qui n’arrive pas à s’inscrire. On accompagne Sita dans l’impasse où ceux qui l’ont précédée l’on conduite.

Sonder l’abîme
Sita se trouve, à sa manière, comme Œdipe face à un destin écrit par d’autres et dont elle doit répondre. Il s’agit bien de la vie de son grand-père et de son père et non pas de la sienne, mais c’est de là qu’elle vient. Au sens littéral du terme, « elle y est pour quelque chose ». Oui, mais pour quoi ? La parole seule parvient à l’alléger du poids de ce destin tragique. Au terme de sa recherche , elle parvient à dire à d’autres, ce que les générations qui l’ont précédée ont dénié ou tu. « Mon grand-père était là-haut » dit-elle en montrant un mirador à une jeune femme qui la reconnaît et l’interroge sur la raison de sa présence à Auschwitz.

Pourquoi ne pas citer le mot « juif » ?
On craint le pire quand débarque un jeune Israélien qui poursuit Sita de ses assiduités. C’est l’occasion pour Barbara Albert d’amener son récit au point où elle souhaite terminer son film et sa démonstration. Elle montre qu’une petite fille de SS peut prendre dans ses bras et danser avec un juif. Pas plus et pas moins… Cette danse marque la fin du récit, en aucun cas il ne peut représenter la solution à la problématique du film.
Pendant le débat qui a suivi le film à Strasbourg dans le cadre des projections organisées par l’association « Mémoires vives de la Shoah » Daniel Lemler, psychanalyste, a remarqué que jamais le mot « juif », n’a été prononcé dans le film.

Obscène : définitions
Le Larousse propose cette définition du mot obscène : « Qui blesse ouvertement la pudeur ». Pour le dictionnaire étymologique CNRTL le mot « obscène » est dérivé du latin « obscenus » qui signifie : « sinistre, de mauvais augure, indécent, sale dégoûtant, immonde », le Gaffiot ne dit pas autre chose.
Cependant « obsenus » est composé du préfixe « ob » qui signifie « devant » et de « scenus », du latin « scena », qui signifie « scène de théâtre ».
Dans « L’obscénité démocratique » (Flammarion 2007) Régis Debray propose une autre définition étymologie au latin « obscenus » : « Ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène« ,  « Ob » : signifiant « à la place de », « en échange de ». Ce qui signifie : « quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter. »
Les académiciens, dans la neuvième édition de leur dictionnaire propose une étymologie voisine au mot latin « obscenus » : « qui ne doit pas être montré sur scène », « ob » ayant le sens de « devant ». Est dit « obscenus » ce qui n’est pas sur scène, mais au devant elle. Il y aurait donc les coulisses, ce qui est à l’abri des regards et à côté de la scène, puis la scène qui offre au regard ce qu’il y a à montrer et enfin cet autre lieu, qui n’est pas nommé et qui n’est localisable autrement qu’en le situant par rapport à la scène, une sorte de « hors scène », différent des coulisses et qui se situe « en avant » du lieu de représentation.

 

 

  1. Note d’intention du film « Les vivants » consultable sur : http://www.lesvivants-lefilm.com/telechargements/lesvivants-dp.pdf