Accident

Joseph Losey

Avec Dirk Bogarde (Stephen), Stanley Baker (Charley), Jacqueline Sassard (Anna), Michael York (William)

Couleurs - 1967 - DVD

L'intrigue

Anna, une jeune princesse Autrichienne qui fait ses études à Oxford est courtisée par Stephen, son professeur de philosophie, par Charley, un autre quadragénaire, recteur de l’université et enfin par William, un jeune étudiant aristocrate. Stephen, dont la femme est enceinte, est de plus en plus troublé par Anna quand il découvre que la jeune fille est la maîtresse de Charley et qu’elle envisage de se marier avec William. Le jeune homme meurt dans un accident de voiture.« Accident » est l’objet unique d’une collaboration entre une pléiade de talents : Harold Pinter l’homme de théâtre aux récits éclatés et aux dialogues décalés, Joseph Losey dont la mise en scène austère, rigoureuse est éblouissante de maîtrise, Gerry Fisher dont les cadres, les mouvements de caméra ainsi que le traitement de la couleur sont d’une cohérence rarement égalée au cinéma et d’un casting éblouissant. Tout concourt à faire de cet imbroglio sentimental somme toute assez conventionnel, un fascinant ballet morbide et glacé.

  • Jacquelin Cassard, Dirk Bogarde et Stanley Baker

  • Jacqueline Cassard

  • Stanley Baker (Charley)

  • Jacqueline Cassard

  • Affiche: Accident

  • Affiche: Accident

  • Dirk Bogard et Joseph Losey

  • Joseph Losey

L’Angleterre vue par Losey

« Accident » est un film sur une certaine idée de l’Angleterre. Losey, l’Américain du Wisconsin, communiste, chassé de son pays en raison de la folie du maccarthysme et Pinter, le juif fils d’émigré Polonais1, font une chronique implacable et cruelle de la haute société anglaise, une société corsetée et emmurée dans des codes absurdes où l’agressivité ne trouve à s’exprimer qu’entre hommes dans des activités sportives dérisoires, où la parole est vide, où les femmes sont regardées comme des proies ou comme des mères frustrées et délaissées.
Avec « Eva » (1962) « The servant » (1963) et « Accident » (1967), Losey, cinéaste américain, rejeté et blacklisté dans son pays, obligé de travailler en Grande-Bretagne sous de faux noms, relance sa carrière. C’est grâce à la rencontre avec Pinter, jeune auteur de théâtre dans le vent, que Losey, vieux briscard, donne un second souffle à sa carrière et explore un genre à la mode dans les années soixante. Il adopte immédiatement et avec une remarquable plasticité cette « nouvelle manière » de faire des films qui renouvelle le cinéma européen de Bergman, à Fellini, Antonioni en passant par Resnais, ces cinéastes ringardisent leurs aînés et donnent à « la jeunesse » la possibilité de retrouver sur les écrans les préoccupations et les angoisses qui l’habitent. Avec les thèmes de l’incommunicabilité, l’ennui, le vide, l’impossible entre homme et femme, la frustration, le désir contrarié, la perte du sens, la brutalité du sexe, ces cinéastes ouvrent le cinéma occidental à de nouveaux horizons.
« Accident » est aussi, et je m’étonne que la critique en parle si peu tant c’était un problème, voire une obsession chez Losey, un film sur l’alcool. L’alcool comme solution au hiatus de l’existence, comme remède a l’impasse existentielle, comme fuite en avant désespérée, comme anesthésiant contre l’ennui et finalement comme seul exutoire possible d’une violence sociale qui ne trouve à s’exercer que contre son propre corps, dans l’abrutissement et le silence.
Impossible de terminer ce commentaire sans s’interroger sur la vision des femmes véhiculée dans le film. Qu’est-ce que peut représenter pour Losey et Pinter le personnage de la princesse Anna Von Gratz und Loeben, (Jacqueline Cassard) qui est identifiée à une chèvre dès le premier plan et qui traverse le film avec un regard vide et une passivité mutique ?

  1. D’après Michel Ciment, dans Le livre de Losey, éditions Stock, page 304: « Pinter est d’origine juive polonaise (…) il a vécu et a été élevé dans un quartier très pauvre. Son père était un petit tailleur juif. Cela s’est combiné avec moi qui venais du Middle West. (…) Et à nous deux nous avons observé l’Angleterre avec un regard que personne d’autre n’aurait eu ».