Vers le Sud

Laurent Cantet

Avec Charlotte Rampling, Karen Young, Louise Portal, Menothy César

Couleurs - 2006 - DVD

L'intrigue

Un groupe de femmes blanches, occidentales et d’âge mûr, se retrouvent en Haïti pour passer leurs vacances en compagnie de jeunes hommes noirs et profiter de leurs charmes. Parmi elles, Brenda qui vient retrouver Legba, un jeune garçon convoité.

  • Charlotte Rampling (Hélène),

  • Charlotte Rampling (Hélène)

  • Karen Young (Brenda)

  • Charlotte Rampling (Hélène) et Menothy César (Legba)

  • Charlotte Rampling (Hélène) et Menothy César (Legba)

  • Affiche: Vers le sud

Cours, psychanalyste, le vieux monde est derrière toi

Le sujet est risqué, mais Cantet est un équilibriste et il se joue des pièges. Pas de voyeurisme, pas de scènes de sexe, pas ou peu de jugements réprobateurs sur le comportement sexuel de ce groupe de femmes occidentales et en toile de fond, une dénonciation du système politique en vigueur en Haïti. Cantet prend soin de ne pas heurter le spectateur avec un discours trop politique ou trop agressif qui l’empêcherait de se sentir dans le même bain et sur le même pied que les personnages de son film. Nous sommes en Haïti du côté des touristes et nous y sommes comme chez nous, ou du moins, nous en avons l’illusion. Le style direct de Cantet, proche du documentaire et sa mise en scène sans aspérité nous place au même niveau que ce groupe de femmes en vacances dont nous partageons immédiatement les valeurs, les codes, les désirs et les émois.
Dans l’une des premières scènes, qui n’est pas la scène d’ouverture, on découvre Brenda, séduisante, blonde, la cinquantaine, en maillot de bain qui quitte sa chambre pour rejoindre la plage de l’hôtel. Son attention est attirée par quelque que chose que Cantet prend soin de nous dissimuler. Elle est littéralement aimantée par ce qu’elle voit. Que voit-elle exactement ? Une forme sombre, lointaine, posée sur le sable. Cette forme ressemble à un corps humain et semble inerte. Est-ce un cadavre ? Un corps jeté « par la mer » comme un déchet ? Brenda s’approche. On redoute de découvrir un corps en décomposition… Cantet joue sur l’ambiguïté. Finalement l’objet a un visage et le visage s’éclaire. C’est un jeune homme, noir, beau et bien vivant, Legba, puisque c’est de lui dont il s’agit, qui est tiré de son sommeil par Brenda. Il la reconnaît, sourit, s’anime et revit. Pourtant, jamais le statut de Legba ne se départira de cette première impression. Il restera tout au long du film un « quelque chose » au statut mal défini, un homme, un noir, un enfant, un gigolo, un jouet, un truc qu’on se paie, « le pénis de ces dames », un objet de désir… Legba correspond à la définition que Freud donne du pénis dans sa fonction symbolique, ce qu’il appelle le phallus1 et qu’il définit comme une série de termes substituables qui peuvent se détacher du sujet qui l’incarne et circuler d’une personne à l’autre: Pénis = enfant = cadeau = argent = fèces (c’est à dire merde) = homme…. etc2
Que raconte le film de Cantet ? L’aventure d’un groupe de femmes conduites par Hélène, (Charlotte Rampling), qui instaurent un ordre débarrassé des contraintes du monde phallocentrique ancien. Ce monde permet à celles qui en acceptent les règles d’avoir un rapport plus simple, plus libre, « plus naturel » au sexe et un accès sans entrave à la jouissance.
Dany Laferriere, l’auteur de la nouvelle dont est tiré le film, donne sa conception du désir sexuel.3 « Je me souviens vers quinze ans, j’avais croisé une touriste dans les rues. Elle était si parfumée, si propre, si lumineuse, que je l’ai suivie pendant toute une journée. Le désir d’une chair neuve, parfumée et propre. Et ce désir n’était pas loin de la simple faim. Ce qu’est l’odeur de la viande boucanée pour quelqu’un qui a faim. Les sentiments se confondent avec les sensations. (…) (Le) désir se monnaie aussi. Les filles et les garçons se servent de leur corps comme des cartes de crédit qui leur permettent d’acheter de la nourriture, de la boisson, des parfums (…) Je n’ai jamais vu personne autour de moi regarder cela autrement que comme la chose la plus naturelle du monde.»
Les personnages du film de Cantet se caractérisent par l’absence de conflit au sens psychique du terme.4 Ils ne doutent pas, ils n’ont pas d’angoisse, de remords, ne se sentent pas coupables. Ils revendiquent un rapport direct et non problématique avec leur désir sexuel. C’est pour cette raison que le film de Cantet a le rapport le plus étroit avec ce que l’on appelle la perversion. Par opposition, ce qui caractérise la névrose et tout spécialement en ce qui concerne le sexe, c’est l’empêchement, le conflit, la peur, la crainte, la honte, l’impuissance, la gêne, bref… Tout ce qui pourra empêcher la réalisation de ce même désir.5
Contrairement à ce que soutient Dany Laferriere le désir sexuel n’est pas du même ordre que la faim et les relations sexuelles n’ont rien de naturel. Le désir sexuel va bien au-delà du besoin, c’est même en cela qu’il s’en différencie radicalement. La jouissance n’est pas le plaisir. Elle fait intervenir un certain rapport à la loi et c’est un autre ordre qu’elle vise, au-delà du principe de plaisir.6 Avec la perversion, il s’agit bien de plaisir sexuel ou de désir sexuel, mais dans un rapport à la fois conforme et transgressif à la norme, à la loi ou aux règles du reste du monde. Depuis que le concept de perversion a été défini par Krafft-Ebing7. Le mouvement de la théorie psychanalytique s’est constitué en essayant de le débarrasser de la connotation morale discriminante qui a servi à l’identifier, pour le définir non plus comme une tare ou une anomalie, mais l’un des trois pôles d’une structure dont les deux autres sont la névrose et la psychose. Cette approche initiée par Freud8 et établie par Lacan et ses élèves a fait passer le pervers du statut de déviant ou de délinquant à celui de sujet au même titre que le névrosé ou le psychotique. C’est le moins que l’on pouvait faire pour sortir les homosexuels, les fétichistes et les transsexuels du ghetto infâmant où la morale occidentale les avait  relégués. Notons au passage que c’est la psychanalyse et particulièrement Freud, qui a permis aux homosexuels de cesser d’être regardés comme des tarés et des malades, et ce dès 1917.9
Mais revenons au film… Cantet cherche à ce que son film soit au plus juste de la réalité qu’il décrit ou qu’il invente. C’est en cela que son film est passionnant et dérangeant. Il va à rebours des idées que nous nous faisons sur le sujet. La tentative avortée de ces femmes pour imaginer un autre rapport au monde a un lien évident avec ce que nous vivons quotidiennement dans nos rapports amoureux ou sexuels. Dans notre société occidentale, il semble que les catégories nosographiques existantes (catégories qui nous permettent de définir les types de structures psychiques auxquelles nous avons affaire), même si elles sont encore et toujours valides et opérantes, ne soient plus aussi assurées et étanches qu’auparavant. La société a changé, le rapport à la loi, à la paternité, à la sexualité, à la transgression n’est plus le même. Peut-on dire que quelque chose de la perversion a essaimé dans nos rapports sociaux, notre intimité, notre filiation ? Que faire ? En appeler à la restauration de l’ordre ancien ? Convoquer le Père Fouettard ? Se désoler de l’instauration d’une société perverse ? De nouveaux horizons s’offrent à la psychanalyse. « Cours, psychanalyste, le vieux monde est derrière toi! »

Document

Dans un article de Christian Demoulin écrit en aout 2001 sur le complexe de castration et intitulé « On ne naît pas homme, on le devient » : Demoulin s’interroge et conclut son article sur l’état de la sexualité à l’époque actuelle.
« Notre époque est celle du capitalisme triomphant. Lacan a proposé une écriture du discours capitaliste, variante du discours du maître caractérisée par une sorte d’emballement de la quête des « plus-de-jouir » offert dans la consommation. Il s’agit des objets susceptibles de tromper le désir en procurant un gain de jouissance. Cela va du gadget aux drogues. Dans le discours capitaliste il n’y a pas de limite à cette quête. Aussi Lacan évoque-t-il une forclusion de la castration.
Qu’en résulte-t-il au niveau de la sexualité ? Dans la mesure où un sujet est captif du discours capitaliste, il vit sa sexualité dans le registre de la compétition cynique-narcissique (Colette Soler, dans son cours inédit, parle de « narcynisme »). L’amour laisse place à la seule énamoration narcissique dont on connaît le caractère fugace, de sorte que le partenaire tend à se réduire à l’objet jetable après usage, simple instrument pour la jouissance. Sans doute, peut on parler de libération sexuelle mais on peut se demander si une telle activité sexuelle révèle encore du désir.
(Demoulin prend l’exemple d’une scène de sexe à plusieurs dans le roman de Houellebecq « Au milieu du monde »)
Dans l’érotisme, le partenaire est investi comme venant à la place de l’objet cause du désir, et non de l’objet commun de la consommation. La jouissance phallique est corrélée à l’objet (a) du désir, par exemple le regard de Béatrice pour Dante ou la voix de la Sirène pour Ulysse. Dans la pornographie, le désir est court-circuité ou tout au moins ramené à son plus bas niveau, ramenant la jouissance phallique à la seul jouissance d’organe. Il s’agit en définitive de masturbation réciproque, où le désir est écrasé et ravalé au simple besoin. Il semble que cette jouissance d’organe puisse faire l’économie de la castration. Ce que montre Houellebecq, c’est bien un monde mort où le désir est ramené au plus trivial de la consommation, sans état d’âme. (…) Ce qui résiste le mieux au discours du capitaliste, c’est l’exigence de l’amour. C’est par là que la psychanalyse fait pièce au capitalisme. Car qu’est-ce que la psychanalyse, sinon l’expérience d’un nouvel amour – le transfert prend peut être la place jadis occupée par l’amour courtois. La question est de savoir si, à la fin de la cure, l’analysant aboutit à la position cynique-narcissique ou s’il s’avère capable d’aimer et de créer, comme le voulait Freud. C’est sans doute ce que Lacan appelait sortir du discours capitaliste »10.

 

 

  1. SIGMUND FREUD, Les transpositions pulsionnelles, en particulier celles de l’érotisme anal, 1916, Paris, Edition Puf, Œuvres complète, volume 15, page 55
  2. LAPLANCHE Jean et PONTALIS Jean Bertrand, Vocabulaire de la psychanalyse, article sur le Phallus, Paris, PUF, Coll. Quadrige, 1967, p 311
  3. Extrait d’un texte de Dany Laferriere intitulé « Le désir », Dossier de Presse de « Vers le Sud » – 2006
  4. Au sens freudien du terme, c’est-à-dire dans le sens où Freud ramène toute problématique psychologique au conflit sexuel, à l’inverse de Jung par exemple qui cherche à inscrire sa psychologie dans un ensemble qui le dépasse et le transcende
  5. En ce sens, et comme le définit Freud, la névrose est bien « le négatif de la perversion », FREUD SIGMUND, 1905, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, Coll. Connaissance de l’inconscient, 1987, p 80
  6. AULAGNIER Piera, « La perversion comme structure », dans La perversion, L’inconscient, revue de psychanalyse » volume 2, Bibliothèque des introuvables, 1967, page 11
  7. KRAFFT-EBING Richard von, psychopathia sexualis, 1907, Paris, 1999, Editions Pocket, Coll Agora, 3 tomes
  8. FREUD Sigmund, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, Paris, Gallimard, coll. connaissance de l’inconscient, 1987, p 80
  9. Aulagnier, Clavreul, Perrier, Rosolato, Valabrega, Le désir et la perversion, Paris, Seuil, coll. Point
  10. DEMOULIN Christian, « On ne nait pas homme, on le devient », dans Le bulletin freudien, numéro 37/38 sur Masculin-Féminin, Aout 2001, Editeur Association freudienne de Belgique, distribué en France par l’ALI : http://www.freud-lacan.com/Parutions/Autres_revues/L_Oedipe_apres_Freud_et_d_apres_Lacan
    disponible aussi librement sur internet à l’adresse suivante :  http://www.lacanw.be/archives/2007-2008actualite/OnNeNaitPasHomme(Ch.Demoulin).pdf