La vie d’Adèle Chapitre 1 et 2

Abdellatif Kechiche

Avec Léa Seydou (Emma), Adèle Exarchopoulos (Adèle)

Couleurs - 2013 -

L'intrigue

Adèle devient une femme. Elle sort de l’enfance, son corps a changé, elle prend son indépendance, ses désirs s’affirment. Elle vit une histoire d’amour passionnée avec Emma, une autre femme.

  • Adèle Exarchopoulos (Adèle)

  • Adèle Exarchopoulos (Adèle) et Léa Seydoux (Emma)

  • Léa Seydoux (Emma)

  • Léa Seydoux (Emma)

  • Adèle Exarchopoulos (Adèle)

  • Adèle Exarchopoulos (Adèle) et Léa Seydoux (Emma)

  • Abdellatif Kechiche

  • Léa Seydoux, Abdellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos

  • Affiche La vie d'Adèle

  • Adèle Exarchopoulos, Abdellatif Kechiche et Léa Seydoux

Qu’est-ce qu’être une femme ?

Kechiche met en scène le récit d’un coup de foudre fulgurant entre deux femmes. Il décrit par le détail les bonheurs et les ravages de la passion amoureuse. Il scrute les visages qui rient, qui pleurent et montre les corps enflammés par la passion. Au delà de la description de cette embrassement sensuel, tendre et souffrant, Kechiche raconte la vie d’Adèle, une jeune fille d’origine modeste qui rencontre une femme d’un autre monde et d’un milieu social différent que le sien et qu’elle appréhende avec crainte et émerveillement.
Le film a été justement récompensé en recevant la palme à Cannes. « La vie d’Adèle » a aussi été l’objet d’une méchante polémique à propos des conditions de tournage et de réception du film. Il est probable que cette « affaire » ne soit pas sans rapport avec le discours de Kechiche sur la question gay.
On peut douter que la communauté homosexuelle soit satisfaite du portrait que Kechiche dresse d’elle. Derrière l’hédonisme bobo branché et décontracté des apparences, Kechiche décrit une communauté fermée sur elle-même, rétive à la différence où le vernis culturel sert de code pour faire le tri entre ceux qui font partie du groupe et les autres1. Adèle n’a que sa jeunesse, son corps et sa vitalité comme passeport. Elle n’est pas de ce milieu social. Elle n’est ni acceptée ni comprise par celle qu’elle aime quand elle déclare qu’elle n’aspire pas à faire des études supérieures et qu’elle veut devenir institutrice. C’est son entêtement qui aura finalement raison de leur passion. Est-elle sous l’emprise de son père et de ses craintes ? Ou n’est elle pas capable de dépasser le rang social qui lui a été assigné ?  Kechiche ne tranche pas, mais dresse le constat amer de la différence des deux destins.
Kechiche montre deux femmes d’aujourd’hui, vivantes, qui désirent, battantes, libres qui assument leur féminité, on pourrait dire « non passives » pour contrer une certaine conception du féminin selon Freud, qui tentent d’inventer une vie affranchie des schémas anciens et dépassés sur le couple, le sexe, la femme et l’amour.
On constate cependant, qu’Adèle est entièrement identifiée à son père et suit scrupuleusement ses recommandations jusque dans la manière de faire des spaghettis à la bolognaise, quant à Emma, elle se met en ménage bourgeoisement avec une femme enceinte dont elle élève l’enfant et avec qui elle fonde une famille, c’est a dire qu’elle se comporte exactement comme son beau-père. Adèle et Emma sont obligées d’en passer par l’autre sexe, pour parvenir à être et à définir ce qu’il en est du leur. Sont-elles prisonnières d’un modèle social qui les asservit selon le concept de « violence sociale » cher à Bourdieu ? Sont-elles sous le coup du phallocentrisme ancestral avec lequel il faut en finir comme l’affirment les nouveaux penseurs du genre?  Ou sont elles tout simplement soumises au complexe d’Œdipe, qui selon Freud, fait que notre identité d’être sexué ne peut se définir que dans l’opposition signifiante à l’autre sexe ?

Documents

Le filet que Freud a jeté sur le psychisme pour en saisir le fonctionnement porte la marque indélébile de son inventeur, de son génie bien sûr, mais aussi de son histoire, de ses désirs, de ses fantasmes, de ses mythes et de ses manques… Bref de sa singularité. C’est le moins que l’on pouvait attendre d’une science qui prétend être celle du sujet. La psychanalyse est donc freudienne et par la même Œdipienne puisque c’est à Œdipe et à l’histoire de ce héros grec que Freud a adossé sa théorie et que c’est à lui qu’il a choisi de s’identifier. Envisager qu’elle ne le soit pas n’aurait aucun sens. Mais le monde bouge et ses valeurs, celles de la famille et de la sexualité particulièrement, changent et nous obligent à repenser notre manière de voir. Il en a toujours été ainsi depuis que la psychanalyse existe. La psychanalyse est avant tout une pratique dont découle une théorie. Nous devons nous demander comment rendre compte du monde avec les outils de Freud et au besoin en inventer de nouveau. Freud avec sa conception de l’Œdipe identique pour les deux sexes, mais avec des modalités différentes, a mis au premier plan la rivalité avec le père et au second plan, l’inceste avec la mère. Confronté à l’impossible représentation oedipienne du féminin, Freud s’est mis à douter et à penser autre chose derrière l’Œdipe.

A Vienne, en 1897, Dora, une jeune fille un peu plus jeune qu’Adèle, est traînée par son père dans le cabinet du docteur Freud pour qu’il la ramène à la raison. Elle est insupportable et sa famille n’en peut plus. Elle a été victime d’une tentative d’agression sexuelle de la part un ami de son père. Son père étant par ailleurs l’amant de la femme de cet ami. Dora s’estime victime d’un marchandage. Freud l’écoute, la croit et pourtant la cure tourne court. Freud parle trop, il ne s’intéresse pas vraiment à Dora et il est trop préoccupé par ses théories. Il réalise trop tard son erreur. Dora partie ne reverra jamais Freud. C’est pourtant cette cure avortée de trois semaines que Freud choisit pour figurer en premier dans le recueil des cinq psychanalyses. L’analyse de Dora est une des premières cures analytiques officielles.

Dans le séminaire sur les psychoses, Lacan commente le cas de Dora analysé par Freud à la fin du siècle qui précède. Pour Lacan, la question de Dora est « Qu’est-ce que c’est que d’être une femme ». Il utilise la distinction entre réel, symbolique et imaginaire qui sert de base à son enseignement qu’il conçoit comme un retour à Freud. L’extrait que je cite fait partie des textes qui alimentent la polémique et qui suscitent des réactions hostiles de la part de ceux qui accusent la psychanalyse d’être « phallisciste » et lui reproche son phallocentrisme.

« Tous les éléments sont là pour que la fille ait de la position féminine, une expérience qui soit directe et symétrique à la réalisation de la position masculine. Il n’y aurait aucun obstacle si cette réalisation avait à s’accomplir dans l’ordre de l’expérience vécue, dans l’ordre de la sympathie de l’ego, des sensations. Et pourtant l’expérience montre une différence frappante. L’un des sexes est nécessité à prendre comme support, comme base de son identification l’image de l’autre sexe.
Que les choses soient ainsi ne peut s’interpréter comme une pure bizarrerie de la nature. Le fait ne peut s’interpréter que dans la perspective où c’est l’ordonnance symbolique qui règle tout.
Là où il n’y a pas de matériel symbolique, il y a obstacle, défaut à la réalisation de l’identification essentielle à la réalisation de la sexualité du sujet.
Ce défaut provient du fait que, sur un point, le symbolique manque de matériel… parce qu’il lui en faut un. Le sexe féminin a un caractère d’absence, de vide, de trou qui fait qu’il se trouve être moins désirable que le sexe masculin dans ce qu’il a de provoquant, et qu’une dissymétrie essentielle apparaît. Si tout était à saisir dans l’ordre d’une dialectique des pulsions, on ne verrait pas pourquoi un tel détour, une telle anomalie serait nécessitée. »2

Comment soutenir à la fois l’asymétrie des positions de chaque sexe et leur stricte égalité  ? Une des solutions envisagée par certaines féministes ou penseurs « trans » pour contourner l’impossible de ce questionnement, consiste à refuser l’ordre qu’impose par la bipartition sexuelle.

 

  1. Kechiche fait tenir à ses comédiennes des propos d’une platitude déconcertante sur l’essence et l’existence chez Sartre sur la « morbidité » d’Egon Schiele ou encore sur Klimt, peintre « fleuri »
  2. JACQUES LACAN, Les psychoses, séminaire 3, Paris, Seuil, Col. Le champ freudien, 1981, Pages 1998 et 199