Entrée du personnel

Manuela Frésil

Avec Avec les ouvriers des abattoirs de l’Ouest

Couleurs - 2013 - DVD

L'intrigue

Documentaire sur les conditions de travail des ouvriers d’un des plus grands abattoirs de France.

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Condition animale, condition humaine et organisation scientifique du travail

« Un abattoir c’est d’abord une usine »
Dans un film réalisé en 1976 et intitulé « Meat », Frédérick Wiseman décrit dans les moindres détails et sans commentaires le fonctionnement de la plus grande usine à viande de Etats-Unis. Wiseman observe minutieusement la chaine de déconstruction des animaux et de conditionnement de la viande, depuis la bête sur pied que l’on pousse dans l’usine jusqu’à la portion de hamburger qui en sort prêt à la consommation.
En 2012, Manuella Frésil choisit de poser sa caméra au coeur de l’un des plus grands abattoirs industriels de France, elle observe et filme ce qui s’y passe et écoute ceux qui y travaillent. Manuella Frésil réalisatrice : « A l’origine de ce projet, il y a l’expérience sidérante de la visite d’un abattoir industriel, le plus grand de Bretagne. Je voulais voir l’outil, les procédures par lesquelles l’industrie agro-alimentaire qui nous nourrit, transforme les bêtes en viande. Le choc a été rude, (…) sept heures du matin, des centaines de cochons sont serrés là, les uns contre les autres. (…) Par groupe de quinze ou vingt, ils avancent vers la machine à tuer passant successivement de parcs en parcs, à chaque fois plus étroits. Ils arrivent trois par trois dans le couloir de contention, puis deux par deux, un par un. Au bout du parcours, une porte se lève, comme une guillotine. Le rendement est des 800 à l’heure, un toutes les quatre secondes et demi, 7000 par jours, 150 000 par an. D’un coup de couteau, le saigneur tranche les carotides. Il répète ce geste 3500 fois au cours de sa journée de travail. ».1

Comment rendre compte ? Une question de mise en scène
La réalisatrice s’interroge sur la manière dont la mise en scène peut rendre compte de la réalité de ce travail de transformation de l’animal en produit de consommation. Et en premier lieu, comment dépasser le choc de la violence faite aux animaux au moment de l’abattage ? Manuela Frésil : « A un moment, je disais que les animaux était mes pires ennemis dans cette histoire, à partir du moment ou je commençais à m’appesantir et à filmer les animaux (…) j’avais l’impression (…) que ça annihilait toute l’humanité du lieu, et donc les hommes disparaissaient. Le choc d’être dans cette usine, c’est d’abord le choc des animaux. Pourquoi ? Les animaux, ils rentrent, ils meurent et ils terminent en barquette. Les hommes, ils rentrent, ils bossent et ils repartent en bagnoles. Donc effectivement, dramaturgiquement, la collusion ne tient pas. Et ça a été difficile de s’arracher au pathétique, au pathos de la tuerie, pour aller regarder quelque chose de plus ténu qui est, comment le travail abîme. » (( Supplément du dvd, « Entretien avec Manuela Fresil », Mars 2013, Bertrand Loutte et Khris Houin, Shellac Sud-2013 )).
Manuela Frésil perçoit qu’il y a dans son sujet : la confrontation de la condition animale, de la condition ouvrière et du travail industriel, une interrogation concernant notre modernité. Elle a l’idée que son film peut être « un outil pour penser le mode contemporain », mais comment dépasser la fascination exercée par la chaîne la déconstruction programmée des corps par l’outil industriel ? Est-ce la chaine qui doit donner son rythme au film ? Quelle place donner aux paroles des travailleurs ? Comment montrer les gestes des ouvriers et les corps des humains au travail ?

Le geste et le témoignage, l’image et la parole
« Entré du personnel » a été pensé et réalisé sur plusieurs années, Manuela Frésil a retranscrit plus de 60 entretiens de 2 heures réalisés avec les ouvrières et les ouvriers des abattoirs, entretiens qui ont été réduits puis montés, pour être dits par des comédiens. Manuela Frésil : « Au-delà du vertige que produit le lieu de l’abattoir, l’enjeu central de ce film, est bien la question du travail. Pour en rendre compte, il faut mettre en rapport la chaîne, ce qu’on voit, ce qu’on peut en filmer, avec cette parole des ouvriers. Le film se construit autour de ces deux pôles. D’un côté, la rationalité et la modernité de l’usine à viande, le trouble produit par ce mode de transformation du vivant en matière inerte et consommable et de l’autre, le récit des ouvriers de ce travail qui les détruit »2.

L’horizon difficile à atteindre
Le film montre des ouvrières assises dans le sable au bord de l’océan pendant leur temps de congés. Elles racontent le travail à la chaîne et l’effet qu’il produit sur leur existence : Manuella Frésil : « L’usine, c’est pas la prison… Il y a un horizon… Et en même temps, cet horizon, il est de plus en plus difficile à atteindre. C’est cette tension que je voulais raconter (avec l’océan). (…) C’est une manière de dire que ce ne sont pas des esclaves… Le salariat ce n’est pas l’esclavage. Le salariat c’est le salariat… »3

Manuella Frésil a réussi un film passionnant sur un lieu emblématique de la modernité, à la fois outil de production industriel sophistiqué, instrument de violence contre les animaux et lieu de travail et d’exploitation énigmatique et barbare. « Entrée du personnel » fourmille d’interrogations et de questionnements passionnants sur la condition ouvrière, le statut des animaux, la mort et l’usage de la technique. On ne peut que s’étonner du peu d’audience que son travail suscite.

  1.  MANUELA FRESIL, Note d’intention, livret du film « Entrée du personnel », fourni avec le dvd. AD LIBITUM, 2012
  2. MANUELA FRESIL, Note d’intention, livret du film « Entrée du personnel », fourni avec le dvd. AD LIBITUM, 2012
  3. Entretien avec Manuela Frésil, Mars 2013, Bertrand Loutte et Khris Houin, Shellac Sud-2013