Dressé pour tuer

Samuel Fuller

Avec Kristy McNichol (Julie Sawyer), Paul Winfield (Keys), Burl Ives (Carruthers)

Couleurs - 1981 - Cassette vidéo

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L'intrigue

Julie, une jeune comédienne de Los Angeles recueille un berger allemand abandonné et s’attache à lui. Elle découvre qu’il s’agit d’un « chien blanc », c’est à dire d’un animal dressé pour attaquer et tuer les Noirs. Elle le confie à Keys, un dresseur noir dans l’espoir de changer son comportement. Keys accepte la mission et en fait une affaire personnelle.

  • Batka et Kristy McNichol (Julie Sawyer)

  • Batka et Paul Winfield (Keys)

  • Kristy McNichol (Julie Sawyer)

  • Paul Winfield (Keys) et Batka

  • Batka

  • Paul Winfield (Keys)

  • Batka

  • Paul Winfield (Keys) et Batka

  • Batka

  • Batka

  • Batka

  • White dog : Affiche

  • Dresser pour tuer: Affiche

  • Samuel Fuller

  • Samuel Fuller

  • Curtis Hanson (scénariste)

  • Romain Gary

  • Romain Gary et Jane Seberg

Le raciste est-il paranoïaque ?

Romain Gary a écrit « Chien blanc » pendant son séjour aux Etats-Unis, à la fin des années soixante. A cette époque Gary vivait à Beverly Hill avec la comédienne Jane Seberg. Gary s’est inspiré des aventures d’un chien abandonné que l’actrice avait recueilli. Le roman est un brûlot polémique écrit dans la suite de mai 68, contre l’air du temps et la bien-pensance de l’époque, qui aborde le racisme sous un angle singulier. Une question hante et traverse tout le roman (et le film) : Peut-on déconditionner un (chien) raciste ? Alors que le plupart des auteurs dénoncent le scandale du discours raciste et ses effets, Gary montre l’insupportable et l’inacceptable de la confrontation au raciste, le raciste étant incarné par un chien : « Il y a quelque chose de profondément démoralisant, troublant, dans ces brusques transformations d’une bête paisible et que vous croyez connaître en une créature féroce et comme entièrement autre. C’est un véritable changement de nature, presque de dimension, un de ces moments pénibles où vos petits rangements rassurants et catégories familières volent en éclats. Expérience décourageante pour les amateurs de certitudes. Je me trouvais soudain confronté avec l’image d’une brutalité première, tapie au sein de la nature et dont on préfère oublier la présence souterraine entre deux manifestations meurtrières. Ce que l’on appelait jadis l’humanitarisme s’est toujours trouvé pris dans ce dilemme, entre l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie »1. Plus que la question du racisme, ce qui préoccupe Garry c’est la critique de l’idéal fantasmé que représente la victime noire pour les blancs coupables. La fin du roman est d’une noirceur ravageante, dans un geste politique et vengeur le dresseur noir chargé de déconditionner le chien, le transforme en tueur de blancs.
Le livre de Gary, dont les droits ont été achetés par la Paramount, est d’abord confié à Roman Polanski. « Rattrapé par l’affaire de mœurs qui devait le poursuivre toute sa vie »2 , Polanski abandonne le projet et le scénariste Curtis Hanson conseille à la Paramount d’engager Samuel Fuller qui modifie le script. Samuel Fuller critique le livre de Gary : « Garry a écrit une histoire allégorique sur lui-même, le problèmes des noirs, des Black Panthers et de Edgar G. Hoover qui avait accusé Jean Seberg, sa femme, d’avoir un enfant noir. Comme vous le savez, sa femme s’est tuée. Et un an plus tard Gary s’est tué. C’est leur histoire. Qui ne me regarde pas. Le livre, c’est son cri à lui ! Sa fin ne résolvait pas le problème des chiens dressés contre les Noirs. Au début, il ouvre sa porte. Il trouve un chien qu’il appelle Batka. Ce chien attaque les gens ici et là. Il découvre que ce sont les Noirs qu’il attaque. Finalement un Noir réussit à dresser le chien pour qu’il attaque les Blancs. C’était une allégorie de la vendetta de Romain Gary contre ceux qui avait traîné sa femme dans la boue. Personnellement je connaissais bien l’état d’esprit de ces racistes, ces gens du Klan. C’est un sujet dans lequel j’étais très à l’aise. Lorsqu’on parle à un membre du Klan, c’est comme parler à une table. On ne peut pas en vouloir à une table. Je n’en veux pas à cet homme du Klan, mais à ses parents. A ceux qui l’ont élevé comme ça. »3. Le scénario est écrit en 18 jours pour contourner une grève de scénaristes, la production exige quelques modifications et deux représentants de la NAACP (Association National pour l’avancement des personnes de couleurs) se présentent pendant le tournage pour vérifier si le film n’est pas raciste et Fuller les chasse du plateau. Au final, les commanditaires prennent peur et le film n’est pas distribué en salle aux Etats-Unis. Pour Olivier Père : « Dressé pour tuer est un des chefs d’œuvre de Fuller trop longtemps invisible et un des rares films maudits du cinéma contemporain »4.

Documents

Racisme et psychanalyse
Au contraire des sociologues, les psychanalystes ont peu écrit sur le racisme et pourtant quand ils parlent de différences, ils ne parlent que de ça. Freud dès 1921 a défini l’étrange rapport d’ « ambivalence affective » qui s’établit dans les relations avec nos semblables : « Selon le témoignage de la psychanalyse, presque tout rapport affectif intime de quelque durée entre deux personnes – relations conjugale, amicale, parentale et filiale – contient un fond de sentiments négatifs et hostiles, qui n’échappe à la perception que par le refoulement. Cela est plus apparent chaque fois qu’un associé se querelle avec son collègue, qu’un subordonné grogne contre son supérieur. La même chose se produit lorsque les gens se réunissent en unités plus importantes. Chaque fois que deux familles s’allient du fait d’un mariage chacune d’elle se considère, aux dépens de l’autre, comme la meilleure et la plus distinguée. De deux villes voisines, chacune devient la concurrente envieuse de l’autre, le moindre petit canton jette sur l’autre un regard condescendant. Des groupes ethniques étroitement apparentés se repoussent réciproquement, l’Allemand du Sud ne peut pas sentir l’Allemand du Nord, l’Anglais dit tout le mal possible de l’Ecossais, l’Espagnol méprise de Portugais. Que de plus grandes différences aboutissent à une aversion difficile à surmonter, celle du Gaulois contre le Germain, de l’Aryen contre le Sémites, du blanc contre l’homme de couleurs, cela a cessé de nous étonner. (…) Dans les aversions et répulsions qui se manifestent de façon apparente à l’égard des étrangers qui nous touchent de près, nous pouvons reconnaître l’expression d’un amour de soi, d’un narcissisme,  qui aspire à s’affirmer soi-même et se comporte comme si l’existence d’un écart par rapport aux formations individuelles qu’il a développées entraînerait une critique de ces dernières et une mise en demeure de les remanier. Pourquoi fallait-il qu’une si grande sensibilité se soit portée sur ces détails de différenciation ? Nous ne le savons pas ; mais il est indéniable que dans ce comportement des hommes se manifeste une attitude à la haine, une agressivité, dont l’origine est inconnue, et à laquelle on serait tenté d’attribuer un caractère élémentaire » 5.
Par quel mécanisme psychologique s’instaure ce phénomène que Freud appelle ailleurs « le narcissismes des petites différences » ?6. Pour Freud, le racisme est « l’expression d’un amour de soi, d’un narcissisme, qui aspire à s’affirmer soi-même », impossible à remanier au contact de « détails de différenciation ». Qu’est-ce qui rend possible ou impossible ce remaniement ? Quelle est cette instance (ce signifiant dirait Lacan) qui rend possible ou non, cette confrontation à la différence sans qu’elle soit associée à une menace ? Est-ce que le racisme à des points communs avec la paranoïa ? Il ne s’agit pas de discuter du phénomène social et politique du racisme, ni du concept moral, mais de tenter de saisir comment s’organise, dans l’économie psychique de chaque raciste, dans la singularité de son histoire, ce rapport impossible à l’autre pointé comme différent. La première explication consiste à envisager la réaction raciste comme un déplacement et une projection refoulée de l’impossible acceptation de la découverte de la différence sexuée chez l’enfant. Il s’agit d’un déplacement parce que la différence constaté chez la femme (absence de pénis) est déplacée et devient la « petite différence » du groupe stigmatisé et d’une projection parce que c’est le groupe stigmatisé à qui on reproche l’insupportable de cette différence. Selon cette conception, le racisme ne serait qu’un « sous-produit » inconscient du refus de la castration7 . L’explication est à la fois pertinente et évidente en clinique, mais paraît étrange et abstraite pour le sens commun.
Dans un article récent, Gilbert Diatkine, s’appuyant sur l’exemple d’Edmond de Goncourt, devenu sur le tard un antisémite avéré, tente d’élaborer une explication psychologique du racisme en regard de son histoire. Les Goncourt sont connus pour leur journal publié après leur mort, mais les deux frères, qui écrivaient à quatre mains, ne rencontrèrent pas le succès et la notoriété espérés avec leurs romans et Edmond souffrait de ne pas être reconnu pour son talent. En 1870, « annus horribilis » pour la France, (Défaite de Sedan, Paris assiégé, capitulation, insurrection, famine, occupation du nord du pays…), Jules décède de la syphilis. Edmond tente de trouver, un environnement extérieur qui puisse se substituer à son frère, D’après Diatkine « Il trouve un nouvel objet en miroir contenant » avec Gustave Flaubert, son maître en littérature, qui meurt à son tour en 1880. C’est Alphonse Daudet qui le remplace jusqu’à qu’il tombe gravement malade, lui aussi atteint par la syphilis en 1884, et c’est la rencontre avec Edouard Drumont, suite à la parution de son ouvrage antisémite « La France juive » (1884) qui permet à Edmond «  de remplacer cet objet contenant par un objet persécuteur responsable de son échec »8 .  Pour Gilbert Diatkine : « La disposition commune au racisme et à la paranoïa pourrait être trouvée dans la perte d’un environnement contenant, qui assure silencieusement pour le sujet la fonction de miroir, de « holding », de « handing » et de présentation de l’objet. Cette environnement, dans la vie des individus, est parfois représenté par des personnes bien définies (…). Plus banalement ce sont les milieux dans lesquels baigne notre vie quotidienne qui accomplissent silencieusement cette fonction (de « holding ») : la fermeture d’une entreprise, la défaite d’une armée, la décadence d’une classe sociale représente pour beaucoup d’individus la perte d’une objet maternel contenant, qui garantissait leur identité et leur position par rapport à leur idéal du moi. La régression à une position masochiste de soumission passive à un objet terrifiant est une solution de recours pour récupérer l’objet maternel primaire auquel il est soudé dans le fantasme. Comme le délire paranoïaque, le racisme est une défense projective contre ce fantasme homosexuel masochiste. »9 Pour Diatkine, il existe bien un rapport entre racisme et paranoïa. L’analyse est séduisante et permet « d’objectiver » la problématique raciste. Elle a l’inconvénient de « pathologiser » le racisme. Dire que le racisme s’apparente à une forme de paranoïa, c’est utiliser les catégories nosographiques (la typologie des troubles psy) hors du cadre pour lesquels ils ont été prévus. La pensée ou le fantasme ne peut être considéré comme un trouble au risque de dissoudre la question morale.
Dans un texte intitulé : « Les psychanalystes peuvent-ils dire quelque chose du racisme », Claire Christine-Prouet commente un article de Christian Demoulin et fait la différence entre le racisme et les fantasmes qui les soutendent : « Ce ne sont pas les fantasmes qui définissent le raciste. Les fantasmes sont universels. C. Demoulin nous dit (…) que « les fantasmes d’Hitler ne diffèrent pas fondamentalement des fantasmes de chacun d’entre nous (…). Fantasmer la jouissance illimitée de l’Autre est universel, et la moindre petite différence peut faire survenir ce fantasme. Le fantasme raciste est très répandu, peut-être universellement. Pourquoi ne sommes-nous pas tous des Hitler en puissance ? » Parce que, répond C. Demoulin, « il y a une distinction essentielle : le raciste se caractérise par le fait qu’il est, dans sa vie, dupe de son fantasme ». Le leader raciste, dupe de son fantasme, se met à la tâche de le servir. C’est bien parce que ce fantasme ne lui est pas propre qu’il peut dans certaines conjonctions, historiques, sociales, etc., le mettre sur la place publique et en faire le moteur qui anime la foule, la foule organisée, comme Freud l’a montré en 1921 dans « Psychologie des foules et analyse du moi ».10

 

 

  1. ROMAIN GARY, « Chien blanc » Gallimard, Coll. Folio, N°50, 1970, page 14
  2. Lire l’article de Sandrine Marques  publié dans le Monde du 27/05/2014 : http://abonnes.lemonde.fr/culture/article/2014/05/27/dresse-pour-tuer-quand-les-hommes-montrent-leurs-crocs_4426584_3246.html
  3. SAMUEL FULLER, JEAN NARBONI, NOEL SIMSOLO, « Il était une fois… Samuel Fuller », Cahiers du cinéma, 1986, page 326
  4. Lire la critique complète sur le blog d’Oliver père : http://www.arte.tv/sites/fr/olivierpere/2014/05/27/dresse-pour-tuer-de-samuel-fuller-2/
  5. SIGMUND FREUD, Psychologie des foules et analyse du moi, (1921), « Essais de psychanalyse », Petite bibliothèque Payot, 1981, pages 183 et 184
  6. SIGMUND FREUD, « Le malaise dans le culture », PUF, Coll. Quadrige, 1995, page 56
  7. Lire l’article de François Bonifaix sur son blog :http://www.psychopsy.com/index.php?/changer/quest-ce-le-que-le-racisme.html
  8. GILBERT DIATKIN, « Racisme, homosexualité, Revue française de psychanalyse, et paranoïa », Volume 75, PUF, 2011, pages 761 à 773, disponible sur Cairn.info pour 5 euros : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_753_0761
  9. GILBERT DIATKINE, « Racisme, homosexualité, Revue française de psychanalyse, et paranoïa », Volume 75, PUF, 2011, pages 761 à 773, disponible sur Cairn.info pour 5 euros : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFP_753_0761
  10. Lire l’article de Claire Christien-Prouet : http://www.champlacanienfrance.net/IMG/pdf/prouet_M45.pdf