Cet obscur objet du désir

Luis Bunuel

Avec Fernando Rey (Mathéo), Carole Bouquet (Conchita), Angela Molina (Conchita)

Couleurs - 1977 - DVD

L'intrigue

Mathéo, un notable parisien de cinquante ans s’installe dans le train et raconte à ses compagnons de voyage ses amours avec Conchita, une jeune femme séduisante avec qui il a noué une relation passionnée et impossible. Il fait tout pour la séduire et la posséder, mais Conchita accepte sa présence et se refuse obstinément à lui.

  • Carole Bouqet, Fernando Rey et Luis Bunuel

  • Angela Molina

  • Fernando Rey et Angela Molina

  • Carole Bouquet et Fernando Rey

  • Carole Bouquet et Fernando Rey

  • Carole Bouquet et Fernando Rey

  • Carole Bouquet et Fernando Rey

  • Fernado Rey et Angela Molina

  • Angela Molina

  • Carole Bouquet et Angela Molina

  • Affiche: Cet obscur objet du désir

Bunuel ultime et sans concession

« Cet obscur objet du désir » n’a pas le « brillant » des films précédents de Bunuel. Le procédé narratif est plutôt conventionnel, la mise en scène est sans afféterie et platement « réaliste » (les rideaux et les papiers peints du film sont une curiosité). C’est un choix délibéré de Bunuel, qui à 77 ans, réalise son dernier film. Il n’a plus le même souci de plaire et pour lui l’essentiel est ailleurs.
Bunuel a tenté à plusieurs reprise d’adapter le roman de Pierre Louys : « La femme et le pantin » qui sert de point de départ au scénario de « Cet obscur objet du désir ». C’est d’ailleurs Bunuel et Victorio de Sica qui sont à l’origine du scénario de la version précédente du film tournée par Julien Duvivier avec Brigitte Bardot en 1959. Le thème de l’homme mûr, bourgeois et généreux qui s’éprend d’une jeune femme, belle, pauvre et perverse est un poncif de la littérature de la fin du 19ième siècle. Il décrit un certain type de rapports amoureux entre l’homme et la femme socialement et historiquement datés et l’on peut légitimement interroger son actuelle pertinence.
Mais le regard que Bunuel jette sur cette histoire d’amour pour le moins particulière, n’est pas de nature psychologique, politique, sociale. Son ambition n’est pas de décrire la réalité des personnages, mais de jeter une lumière crue sur les relations de dépendance et de soumission qui s’établissent entre deux partenaires dans les jeux de l’amour. Il vise une vérité qui dépasse les contingences matérielles (Il est riche et vieux, elle est pauvre et jeune) et la réalité historique de ses personnages (l’univers de la bourgeoisie urbaine du début du siècle précédent). Il fait le constat de l’éternelle inadéquation du couple et de son impossible complétude, c’est-à-dire du simple fait qu’entre un homme et une femme, « ça ne colle jamais » et ça rate inexorablement. Ce que Lacan résumera par la formule: « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Quand on a aimé et que l’on a éprouvé dans sa chair, la mécanique de l’amour, comment ne pas se reconnaître dans les dialogues cruels et dérisoires de Bunuel et Carrière?
Dans « Conversations avec Luis Bunuel », le livre d’entretiens écrit par José Tomas Pérez Turrent et José de la Colina, édité par les Cahiers du cinéma1 Bunuel  se refuse à toute interprétation intellectuelle. Pour lui, « le thème du film est la frustration » et Conchita « éprouve un sentiment sadique. Elle profite de Mathéo, elle sait qu’elle devrait le satisfaire, mais en même temps, elle le hait à mort ». Il ajoute : « C’est finalement le seul lien qui existe entre eux ».
Le tournage commencé avec la comédienne Maria Schneider qui venait d’être révélée par « Le dernier Tango à Paris » a été interrompu après quelques semaines « pour mésentente ». C’est au bar en face des studios de Billancourt et après l’interruption du tournage que Bunuel proposa à ses deux producteurs de reprendre le tournage et de faire jouer le rôle de Conchita par deux comédiennes différentes, Carole Bouquet et Angela Molina, sans qu’une explication psychologique, narrative ou logique puisse épuiser ou mettre à plat son intention, D’après Bunuel, cette idée lui est venue « comme un automatisme ». Dans le livre d’entretien qui lui est consacré, quand les deux interviewers lui font part de l’explication suivante d’un critique à propos de cette double interprétation : « Personne ne connaît l’être qu’il aime, c’est à la fois cet être-là et un autre ». Bunuel se cabre : « Cette explication me semble très mauvaise, Elle est trop logique, j’aurais eu honte de penser à cela en faisant le film »2 .

Documents

Dans un article sur l’érotomanie publié en 1967, François Perrier fait un aparté sur la rencontre entre l’hystérique et l’obsessionnel.
« Dans le riche répertoire des amours névrotiques, il est une mésaventure que l’on a souvent à étudier : Celle qui résulte de la rencontre d’une hystérique insatisfaite et d’un obsessionnel compensé. Ce dernier qui se veut d’abord, surtout, voire toujours, au service du bien des autres, ne fait qu’éviter sa propre angoisse de castration, c’est à dire son désir. La première, en vient alors à exprimer ainsi la passion qui l’anime : Puisqu’il m’en a donné plus que je ne lui en demandais et que cela a réveiller mon insatisfaction, j’ai le droit de lui en vouloir et de ce fait, j’ai des droits sur lui – au moins celui de ne plus jamais le laisser en paix  »3.

  1. TOMAS PEREZ TURRENT et JOSE DE LA COLINA, Conversation avec Bunuel, Paris, Editions du Seuil, Col. Cahiers du cinéma, 1993, page 231
  2. TOMAS PEREZ TURRENT et JOSE DE LA COLINA, Conversation avec Bunuel, Paris, Editions du Seuil, Col. Cahiers du cinéma, 1993, page 231
  3. PERRIER Francois, « l’érotomanie », dans Le désir et la perversion, Paris, Seuil, Coll. Points Essais, 1967, page 135