Birdman

Alejandro Gonzalez Inarritu

Avec Michael Keaton (Riggan-Birdman), Edwarg Norton (Mike, l’alter ego), Emma Stone, (Sam, la fille de Riggan), Andréa Riseborough (Laura, la petite amie de Riggan), Ammy Ryan (La mère de Laura)

Couleurs - 2013 -

L'intrigue

Riggan Thomson, un acteur mondialement connu pour avoir joué le rôle de Birdman, un super héros, dans un blockbuster américain, tente de relancer sa carrière en mettant en scène et en jouant une pièce intello à Brodway. Il semble que d’obscurs enjeux l’assaillent…

  • Birdman et Michael Keaton

  • Michael Keaton (Birdman)

  • Emma Stone, (Sam, la fille de Riggan)

  • Michael Keaton (Birdman) et Edwarg Norton (Mike, l’alter ego)

  • Michael Keaton (Birdman) et Ammy Ryan (La mère de sa fille, Laura)

  • Michael Keaton (Birdman)

  • Alejandro Gonzalez Inarritu

  • Michael Keaton et Alejandro Gonzalez Inarritu

  • Michael Keaton et Alejandro Gonzalez Inarritu

  • Afiche Birdman

Qui parle dans le délire ?

Birdman et son délire
Inarritu réalise un film virtuose et nous embarque dans le délire d’un comédien sur le retour qui tente un improbable come-back. Comme Riggan, le héros de Birdman, enfermé dans son théâtre dans l’attente de la première de sa pièce, le spectateur assis dans son fauteuil, ne sait comment appréhender ce qui apparaît devant lui. Où se situe la limite entre l’imaginaire, la réalité, le jeu ? Le statut de ce qui qui défile sur l’écran est improbable et plus l’intrigue va à son terme moins les choses s’éclaircissent, cela n’empêche pas Inarritu de mener rondement son affaire. Le héros de « Birdman » est sujet a des désordres psychiques sévères, non seulement il est harcelé de toute part par des angoisses et des pensées qui le perturbent, mais il devient la proie d’hallucinations auditives et visuelles, il entend des voix et voit apparaître des personnages imaginaires avec lesquels il discute… Bref, il délire.

Un film, un plan
Inarritu nous plonge au cœur du « vécu » ou du « ressenti » de son héros et ne nous épargne rien. « Birdman » se présente sous la forme d’un long plan séquence magistral et envoutant1

Comment mettre en scène un délire ?
Inarritu fait du délire l’élément et la trame de son récit. Contrairement à celui que l’on peut entendre dans les hôpitaux psychiatriques, le délire de Birdman est plutôt raisonnable et policé et ne contient aucun élément contrevenant à la bienséance. Inarritu choisit d’en faire une parabole des rapports entre le cinéma populaire et le théâtre d’auteur. Sans doute est-ce satisfaisant pour faire un film à grand spectacle dans le style de Hollywood, mais c’est tout à fait insuffisant pour rendre compte de ce qui se joue dans la vie de Riggan. Est-il possible d’écouter littéralement un délire comme on écoute une histoire ou comme on lit le journal ? Suffit-il de suivre le délirant dans les méandres du déroulement de son discours pour entendre ce qu’il dit ? La rencontre avec un schizophrène ou un psychotique nous guérit rapidement de cette illusion.

Le délire a un sens. Oui, mais lequel ?
Suffit-il de parler de déraison et de repérer les incohérences des propos du délirant en regard de leur intelligibilité pour en percevoir le sens ? Certainement pas. Le délire est sans doute le signe d’un écart dans le rapport de Riggan à la réalité, mais c’est surtout un symptôme. Encore faut-il le faire parler. Que dit le fou ? Assurément ce qu’il énonce a un sens, au moins pour lui, mais lequel ? Quelle est la logique du phénomène qui sous-tend l’émergence de la parole singulière du délirant ? Freud puis Lacan, plutôt que d’en appeler au disfonctionnement neuronal, biologique ou comportemental, ont choisi d’écouter le fou pour tenter de comprendre le sens de ce qu’il dit. Pour eux, la folie a sa logique qui est de l’ordre d’un rapport au langage. C’est sans doute ce qu’il y a encore de plus actuel et de plus radical dans leurs apports respectifs à la compréhension du psychisme humain et des conditions de notre existence dans une société comme la notre, sans cesse à la recherche de toujours plus d’efficacité, de transparence et de rendement.

Riggan a rendez-vous
Nous ne connaissons rien de la vie de Riggan en dehors des quelques heures que nous partageons avec lui avant la première de sa pièce. On peut néanmoins remarquer que l’un des premiers personnages qui vient dans sa loge est une femme qui l’interpelle à propos de la fille qu’ils ont eue ensemble et dont Riggan ne s’est pas beaucoup occupé, la petite amie de Riggan lui annonce qu’elles est enceinte de lui et qu’il va être père, Riggan a justement engagé sa fille comme assistante et elle devient le petite amie de son alter-ego, l’acteur avec qui il est en rivalité et remarquons enfin que le vieux Birdman, (l’homme oiseau) tente d’en finir avec son statut de personnage tout-puissant et infantile pour un impossible accès à un autre statut… Celui de père ?

Documents

Lacan et la signification du délire
Lacan dans le séminaire sur les psychoses, analyse le livre écrit par Schreber ainsi que le commentaire qu’en a fait Freud. Schreber est un Allemand, lettré, président du tribunal de Dresde, qui est devenu fou à l’âge de cinquante ans. Il a été interné à plusieurs reprises et il a écrit un livre publié en 1903 : « Mémoire d’un névropathe », dans lequel il raconte dans le détail les phénomènes qui l’assaillent et les particularités de son délire. Pour Schreber, à la suite d’invraisemblables souffrances, le monde a cessé d’exister et il a été choisi par Dieu qui le transforme en femme pour engendrer une nouvelle race d’homme. Ce livre documenté et précis nous plonge au cœur de la folie. Qu’est-ce qui assaille Schreber ? De quelle transformation parle-t-il ? Quel est son rapport avec les autres et la réalité ? Quelle est la signification de son délire ? Plutôt que d’aborder le délire de Schreber sous l’angle unique de la faillite d’avec la réalité, Lacan s’interroge sur le sens a accorder aux propos de Schreber. Schreber cherche à nous dire quelque chose, son délire a sans aucun doute un sens, mais lequel ?
Jacques Lacan : « A ne pas fréquenter le fou, les psychologues se posent le faux problèmes de savoir s’il croit à la réalité de son hallucination. On voit bien toute de même que ça ne colle pas et on se fatigue alors à élucubrer sur la genèse de cette croyance. Il faudrait d’abord préciser cette croyance, car en vérité, le fou n’y croit pas à la réalité de son hallucination. (…) La réalité n’est pas ce qui est en cause. (…) Le sujet admet qu’il s’agit de choses fondamentalement irréelles. Mais contrairement au sujet normal pour qui la réalité « vient dans son assiette », le fou a une certitude, pour ce qui concerne l’hallucination, l’interprétation ou les phénomènes de signification, cela le concerne. Ce n’est pas de réalité qu’il s’agit chez le fou, mais de certitude. (…) Cette certitude est radicale. La nature de ce dont il est certain, peut rester parfaitement ambigu, cela signifie quelque chose d’inébranlable pour lui. C’est cela qui constitue le phénomène plus développé de la croyance délirante. »2.

« Ne disons pas que le fou est quelqu’un qui se passe de la reconnaissance de l’autre. Si Schreber a écrit cet énorme ouvrage, (…) il s’agit bien d’un effort pour être reconnu. Que peut vouloir dire pour le fou, si isolé par son expérience, ce besoin de reconnaissance ? Le fou semble, au premier abord, se distinguer de ce qu’il n’a n’a pas besoin d’être reconnu. Mais cette non-reconnaissance, cette suffisance qu’il a de son propre monde, cette auto-compréhension qui le distingue, ne va pas sans présenter quelques contradictions dont la clé est tout entière dans ce qu’il dit quand il nous apporte le témoignage de son délire. Nous pourrions résumer la situation en disant que, s’il est assurément écrivain, il n’est pas poète. Il ne nous introduit pas à de nouvelles dimensions de l’expérience que nous avons, chaque fois que dans un écrit nous sommes introduits à un monde qui est à la fois quelque chose auquel nous accédons et qui est autre que le nôtre, mais qui nous donne la notion de présence d’un être, d’un certain rapport fondamental qui devient aussi bien par là même, le nôtre, qui fait que dans Saint Jean de la Croix, nous ne pouvons plus douter de l’authenticité de l’expérience mystique… Comme aussi bien de Proust, de Gérard de Nerval… Et qui assurément est la poésie, qui s’appelle création par un sujet qui là assume un nouvel ordre de relation symbolique au monde.
Le personnage de Schreber est le contraire d’un poète. Dans son texte, il observe sa transformation. Il explique comment il est violé, manipulé, transformé, comment il est parlé. Comment il est « jacassé ». Le délirant n’est pas seul, mais il est habité par toutes sortes d’existences improbables, dont le caractère significatif (au sens de la signification) est une donnée première. Le monde entier est pris dans ce délire de signification, et l’on peut dire que loin d’être seul, il n’est à peu près rien de ce qui l’entoure que d’une façon certaine, il ne soit. (…) Mais par contre tout ce qu’il fait être dans ses significations est vide de lui-même. »3.

 

  1. Le film donne l’impression d’avoir été tourné d’une seule traite, en un seul plan, sans coupure, ni montage, mais contrairement au film de Hitchcock, « La corde » (1948), dans lequel le temps et l’action du film correspondent strictement à celui de « la réalité » filmée, (il y a unité de temps, de lieu et d’action) et de « Le train sifflera trois fois » (1952) dans lequel Zinnemann se sert de l’unité de temps comme contrainte formelle pour renforcer le suspens, Inarritu emprunte le même procédé, mais sans réelle nécessité narrative.
  2. Cet extrait du séminaire le Lacan est établi à partir de la version de Jacques Alain Miller : JACQUES LACAN, « Les psychoses », Paris, Le seuil, Coll. Le Champs freudien, 1981, pages 87 et 88, ainsi que le version « Staferla » pages 155 à 189 de la version PDF, disponible sur : http://staferla.free.fr/
  3. Cet extrait du séminaire de Lacan est simplifié par rapport à la version de Jacques Alain Miller : JACQUES LACAN, « Les psychoses », Paris, Le seuil, Coll. Le Champs freudien, 1981, pages 90 et 91, ainsi que le version « Staferla » pages 155 à 189 de la version PDF, disponible sur : http://staferla.free.fr/