Another Year

Mike Leigh

Avec Ruth Sheen (Jerry), Jim Broadbent (Tom), Lesley Manville (Marie), Oliver Maltman, Peter Wight (Ken), David Bradley

Couleurs - 2010 - DVD

L'intrigue

Tom et Jerry forment un couple proche de la retraite. Ils habitent Londres, elle est conseillère psychologue et lui, géologue. Leur vie se déroule harmonieusement, scandée par les séances de jardinage. Leur fils a trente ans et tarde à trouver une compagne. Ken et Marie, deux amis « cabossés par la vie », leur rendent visite.

  • Mike Leigh

  • Affiche: Another year

  • Peter Wigh (Ken) et Lesley Manville (Marie)

  • Ruth Sheen (Jerry) et Jim Broadbent (Tom)

  • Jim Broadbent (Tom),

  • Ruth Sheen (Jerry)

  • Lesley Manville (Marie),

  • Oliver Maltman (Joe), Lesley Manville (Marie) et Ruth Sheen (Jerry)

  • Lesley Manville (Marie),

Le travail social est-il d’abord un travail avant d'être social?

Je déconseille de lire cette critique avant d’avoir vu le film.

Mike Leigh, le réalisateur de « Another Year », prétend montrer le point de vue d’une génération, la sienne… Pour lui, les deux héros du film, Tom et Gerry, « ont une relation amoureuse exemplaire », « ce sont des gens qui se donnent du mal pour que ça marche entre eux » « Ils ont le privilège de vivre l’instant présent »1. Ils représentent l’exact contraire du chat et de la souris du dessin animé qui portent le même nom. Il semble pourtant que les critiques, surtout les critiques français, ne soient pas de cet avis. Ils constatent une certaine condescendance dans l’attitude du couple, voir même un côté donneur de leçon. Ils voient dans le film « une critique de l’altruisme », « une chronique du malheur », « de l’aliénation » et la « dépendance aux autres » pour reprendre les termes d’Olivier Père, le directeur du festival de Locarno.2
Quand on demande à Mike Leigh quel sens doit-on donner à la dernière scène du film où Mary humiliée, ignorée, se mure dans le silence alors que la famille qui l’accueille bavarde et rit à ses côtés. Il répond en vieux briscard du cinéma rompu à l’exercice de l’interview et soucieux de ne pas effaroucher la partie de son public que l’analyse de cette scène pourrait déranger. « Je n’ai pas trop envie de l’analyser pour vous. Je pense que cela la gâcherait… » Et il ajoute avec un humour très britannique : « Il faut que vous retourniez voir immédiatement cette scène… ».3 Pourtant, cette séquence finale d’une cruauté et d’une violence extrême, ne laisse guère de doute.
A travers le portrait de ces « cabossés de la vie », pour reprendre l’expression consacrée et de ce couple de quinquagénaire qui se désole avec une générosité ambiguë du spectacle de leur naufrage, Mike Leigh, fait une critique de notre conformisme petit-bourgeois et de nos certitudes. A n’en point douter, c’est un miroir qu’il nous tend. Derrière l’image de ce couple lisse et sans histoire dont l’horizon se limite à la culture du bien être, du bien boire et du bien manger, (avec pour idéal gastronomique, les pâtes « al arabiatta » et la vinaigrette !) c’est notre propre image qu’il nous renvoie, celle de la classe moyenne occidentale suffisante, sûre de son droit de jouir, de la certitude de son savoir et de sa pensée conformiste et bien pensante.
« Another Year » s’ouvre par une scène pénible. Une vieille femme visiblement modeste est venue, épuisée, au centre médico-social pour obtenir des médicaments afin de dormir. Elle est interrogée avec fermeté et professionnalisme par une femme médecin, puis par Gerry bien campé dans son rôle de psychologue. Pourquoi Mike Leigh présente-t-il cette scène en ouverture de son film ? Pourquoi nous montre-t-il ce personnage douloureux que nous ne reverrons jamais plus au cours du film ? Ne dénonce-t-il pas, sans en avoir l’air, une certaine violence dans la manière dont on s’adresse à cette femme ? La séquence de fin où Mary se retrouve seule, murée dans son silence à côté de la famille joueuse et réunie à la fin du film, ne répond t’elle pas, n’est est pas le pendant de cette scène d’ouverture ?
Il semble que Mike Leigh, avec beaucoup de finesse et sans se poser en juge ou en dénonciateur, critique le recours à un savoir, à une technique ou au professionnalisme dans l’exercice de métiers qui font face à la souffrance. Mike Leigh s’interroge sur un certain usage de la psychologie dans le champ social qui transforme l’humain en malade ou en usager et fait, à son insu, de la psychologie un outil de contrôle social.

Dans un article resté célèbre de décembre 1956 à propos de la psychologie, Cangilhem dénonçait « cette science récente et aux contours mal définis, qui constitue un savoir déculturé » faisant l’impasse sur la philosophie, les lettres, les arts et la psychiatrie classique. Canguilhem définissait la psychologie comme « une philosophie sans rigueur », « une éthique sans exigence », et « une médecine sans contrôle » et concluait son article par cette formule adressée aux psychologues fraîchement diplômés de l’université: « Quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, on peut monter ou descendre. Si on va en montant, on se rapproche du Panthéon, qui est le conservatoire de quelques grands hommes ; si on va en descendant, on se dirige sûrement vers la Préfecture de police ».
Avec Another Year, Mike Leigh nous livre un objet étonnant et dérangeant. Nous sommes émus, sans doute… Mais doit-on juger ? S’apitoyer ? Compatir ? Et si oui, qui plaindre ? Comment régler son regard ? Another Year réussit là où tant d’autres films ont échoué :  Présenter sous la forme d’une chronique quotidienne réaliste un objet à multiples facettes, rétif à l’analyse, dérangeant, problématique et inclassable.

Le texte intégral de  » qu’est ce que la psychologie  » de Georges Canguilhem : est à disponible sur : http://psysnepap.free.fr/?p=46

  1. Interview de Mike Leight dans les bonus du dvd.
  2. Interview d’Olivier Père dans les bonus du dvd
  3. Interview de Mike Leigh dans les bonus du dvd