A ciel ouvert

Mariana Otero

Avec Avec les enfants, le personnel soignant du Courtil

Couleurs - 2014 - DVD

L'intrigue

Mariana Otero filme la vie quotidienne au Courtil, une institution qui prend en charge les enfants en difficulté psychique.

  • Au Courtil

  • Un soignant avec une enfant au Courtil

  • Une soignante avec une enfant au Courtil

  • Une soignante avec une enfant au Courtil

  • Mariana Otero avec une enfant du Courtil

  • L'affiche du film

  • Mariana Otero

  • Alexandre Stevens

Une approche lacanienne de la clinique pour enfant

Quel regard porter sur la « folie »?
A l’origine du film « A ciel ouvert », il y a le désir de Mariana Otero de tourner un film sur ceux « qui ont un rapport au monde, au langage et au corps radicalement différent. Ceux qu’on appelle des handicapés mentaux, des fous, ou encore des psychotiques ».1. Mariana Otero redoute les idées reçues et les clichés véhiculés sur le sujet, mais aussi et surtout, se méfie de ses propres croyances et de ses a-priori sur « la folie ». Comment rendre compte sans rester fasciné par l’étrange et le spectaculaire de cette différence ? Comment «  se dégager de ma propre vision du monde ? Je leur supposais des sentiments, des sensations, des opinions qui étaient miens. (…) Mon regard faisait écran. »2.

Le choix du Courtil
Mariana Otéro visite de nombreuses institutions et décide de poser sa caméra au Courtil, un établissement fondé par Alexandre Stevens, situé à la frontière Franco Belge, qui accueille des enfant psychotiques ou en difficultés psychiques. Pourquoi le Courtil ? Parce que le personnel soignant ne considère pas les enfants comme des handicapés mentaux ou « comme des déficients, mais comme des individus qui ont une autre structure que la nôtre. Ils ne les voient pas du côté du manque, du « moins », mais du côté de leur singularité. Ils m’ont expliqué que chacun des enfants qui étaient là avait une langue privée à la différence de nous qui avions une langue commune ».  »3 C’est cette approche du soin psychique qui retient l’attention de Mariana Otero, une approche qui s’appuie sur la psychanalyse et les travaux de Freud et de Lacan.

La psychanalyse appliquée
Alexandre Stevens s’explique : « Ceci dit, nous ne faisons pas de cure analytique dans l’institution, c’est très important de le souligner, il n’y a pas de cure, mais un usage pratique du psychanalyste. (…) La psychanalyse irrigue le travail (…) qui se fait dans le partage du quotidien. Plus profondément, au Courtil, nous n’interprétons pas. On ne se dit pas « L’enfant fait ça parce que… » On ne fait pas d’interprétation, on ne cherche pas à dévoiler une signification particulière derrière les actes. On ne cherche pas la raison qui viendrait expliquer pourquoi un enfant est comme il est. Dans notre esprit, la psychanalyse est un travail quotidien, qui permet au sujet à partir des rencontres qu’il a faites (ce qu’on appelle un réel), de trouver ses manières d’y répondre. »4

La folie n’est pas déraison
Cet usage pratique de la psychanalyse, d’une grande cohérence théorique et d’une extrême rigueur est un choix qui diffère fondamentalement de celui d’institutions qui, sous prétexte de « tolérance » et « d’ouverture », panachent différentes techniques « psy » pour masquer leur incapacité à définir un axe thérapeutique ou celui des institutions psychiatriques qui pratiquent la psychothérapie « à la marge » parce que, comme le disent certains psychiatres avec cynisme, « ça ne peut pas faire de mal », ou encore celui d’institutions d’orientation comportementaliste ou cognitivistes surtout préoccupées d’abraser le symptôme afin de faire la promotion de méthodes d’apprentissage calquées sur des techniques de dressage dans le but d’adapter les enfant à un comportement, une norme ou un idéal qui correspond à ce que les adultes souhaite qu’il soit, ou enfin plus radical encore, celui des institutions qui nient toute possible approche psychique de la maladie mentale réduite à un handicap qu’il faut surmonter et appareiller en se tournant vers l’Etat et la société pour exiger toujours plus d’argent et de compensation au nom du principe d’égalité.5

Comment ça se passe au Courtil ?
Au Courtil, ca se passe très simplement et c’est la force du film de Mariana Otéro de le montrer de manière claire et didactique. Les « soignants » vivent avec les enfants et partagent avec eux des activités (musique, cuisine, jardinage, promenade, courses au supermarché, etc.) Ils observent, notent ce qui se passe, puis ils en parlent en groupe et en supervision avec une ou un psychanalyste. Le simple fait de raconter ce qu’on a éprouvé, ressenti et vécu dans le cadre précis de la supervision ou du groupe de parole, de s’obliger à passer par la fiction pour appréhender le réel, de mettre des mots sur ce qui s’est passé, constitue l’essence même du travail psychique, et « produit » ce qui opère et qui fait que « ça » change pour les enfants. C’est sans doute ce qui est le plus insupportable pour tous les adeptes de techniques comportementales ou cognitivistes, l’extraordinaire rigueur, simplicité et efficacité de la psychanalyse appliquée. C’est d’ailleurs en cela que la psychanalyse est et restera toujours un scandale. Parce que avant qu’être une théorie, une idéologie ou manière de penser la folie, elle est une pratique reposant sur la reconnaissance de l’effet de la parole libre quand celle-ci s’exerce dans un cadre strict et précis et dans le transfert. On comprend mieux pourquoi certains opposants à la psychanalyse, dans une forme de déni et de projection, trouvent cette approche pourtant si simple; dogmatique et idéologique.
Mariana a passé deux ans à filmer et à observer le travail qui se fait au Courtil. Il faut voir son film qui est un remarquable plaidoyer pour une thérapie humaine et respectueuse de la différence.

Document

La rencontre du corps et du langage
Dans « A ciel ouvert » un soignant témoigne de la rencontre entre le corps et le langage : « Imaginez que le corps c’est la terre, (Il montre la main gauche ouverte) et il y a une énorme météorite qui arrive et qui est le langage (La main droite fermé vient percuter la main gauche). Il y a des sujets pour qui la prise dans le langage ça se fait, c’est accepté et ça fait plus ou moins symbiose. Plus ou moins… C’est la névrose. Et puis il y a ceux pour qui ça ne prend pas… Dans cette rencontre, dans ce choc entre le corps et le langage, quand il y a ce moment d’accroche chez le névrosé. Il y a un petit bout qui s’en va, c’est ce qu’on appelle l’objet a. Il y a une perte, et ce petit bout qui est parti, cet objet a, c’est ce que Lacan appelle l’objet cause du désir. C’est ce qui crée le désir. Le névrosé est toujours à la recherche de l’objet a, et cet objet il est dans l’Autre. Il est toujours dans le monde. C’est à dire : « Ah ! Il me manque ça. » et « Je veux ça. » C’est là-dessus qu’est basé le capitalisme : « Je vais prendre cet objet et je vais être heureux. » Mais cet objet, jamais on ne le retrouve. Le psychotique, lui, comme l’objet il ne l’a pas perdu, Lacan dit, il l’a dans la poche. Ce qui a pour effet que le monde entier se met à tourner autour du sujet psychotique. C’est à dire que cet objet, ce n’est plus le sujet qui va le chercher dans l’Autre, c’est l’Autre qui va le chercher chez le sujet. Donc le monde entier lui veut quelque chose… Le névrosé, c’est dans l’Autre, il cherche dans l’Autre et chez le psychotique, l’Autre lui veut plein de chose, énigmatique, terrifiante, pas bonne, et donc lui pour se protéger, il dit Non ! »

  1. Mariana OTERO, Maria BREMOND, A ciel ouvert, entretiens, Buddy Movies, Paruis, 2013, p 7
  2. Mariana OTERO, Maria BREMOND, A ciel ouvert, entretiens, Buddy Movies, Paruis, 2013, p 7
  3. Mariana OTERO, Marie BREMOND, A ciel ouvert, entretiens, Buddy Movies, Paruis, 2013, p 8 et 9
  4. Mariana OTERO, Maria BREMOND, A ciel ouvert, entretiens, Buddy Movies, Paruis, 2013, p 16
  5. Il n’est pas question ici, de nier le lien existant entre un trouble cognitif ou un dysfonctionnement neurologique et certains « troubles mentaux », Freud le souligne déjà dans « Trois essais sur la théorie sexuelle » en 1905, mais de s’opposer à ceux qui refusent de prendre en compte la dimension psychique de ces mêmes troubles pour les réduire à des comportements, (normes préétablies) ou a des données neurologiques (fonctionnement du cerveau). Ce qui nous fait humain, c’est notre capacité particulière à entrer en relation avec nos semblables et ce quelque soit nos capacités neurologiques (QI ou intelligence) et notre milieu (comportements). Ce qu’il y a de plus novateur et de plus révolutionnaire dans la psychanalyse, c’est le fait de miser sur un travail en devenir qui prend en compte la dimension psycho-dynamique du soin, afin de ne pas borner les possibilités d’évolution à la photographie de données statistiques ou biologiques d’un moment. Aujourd’hui les enjeux sont de tailles entre ceux qui se pose la question du sujet et de sa relation et ceux pour qui la cognition (la pensée ou la connaissance) et la neurologie (le cerveau) sont l’unique horizon du fait humain. Jacques Hochmann explique ainsi les fondements de la démarche de Freud : « Au lieu de ne prendre en compte que les éléments négatifs de la personne, cette démarche nouvelle s’appuyait sur les dons et les ambitions des patients, sur leur combativité, sur leur demande d’amour, sur l’indépendance de leur nature, bref, sur des caractères positifs qu’on rencontre si souvent chez les hommes. » Jacques HOCHMANN, Histoire de l’autisme, Paris, Odile Jacob, 2009, page 188